6 février

Marseille
Claire est empêchée d’accéder au quai pour l’au-revoir.
Le vigile rebeu, sous-traité à la SNCF par un prestataire, agressif :

– Arrêtez de râler, madame ! Tous ceux que je connais qui ont quitté la France, ils sont vite revenus !
– De quoi je me mêle, monsieur ? Je ne vous parle pas.

J’avance vers le wagon. Quand je me retourne, Claire est devenue une forme oblongue et noire, floue, qui me fait signe de loin.

Marseille défile.

Paris
Le rythme. Pas d’arrêt dans le mouvement. Pas d’humanité dans l’espace commun.

J’erre de fatigue dans une rue que je connais probablement mais dont je ne me souviens pas. Je cherche des fruits, des fruits pas en plastique, des fruits mûrs. Introuvables.
Achat du réveil dans une quincaillerie bien française. Tapissée de tiroirs du sol au plafond, sur lesquels sont fixés des échantillons de leur contenu. Le vendeur – blouse grise, grosses lunettes, peau gluante – jette un regard affligé à mon sac à dos, et trouve subitement urgent de brasser la paperasse qui est sur son comptoir pendant dix bonnes minutes. Je ne pensais pas avoir l’air pouilleux à ce point dès le premier jour du voyage. Quand il se décide à s’occuper de moi, il ne m’explique surtout pas la différence entre les six réveils du tiroir, ni ne m’indique les prix. J’en prends un au hasard. De toute façon, ils sont tous fabriqués en Chine. Quand je sors du magasin, je m’assieds sur le trottoir pour régler l’heure. Les chiffres s’effacent aussitôt. Puis c’est à nouveau le 0:00 qui clignote. Bon.

Encore toute une après-midi à errer en France. Finalement, après une longue marche, j’atterris au Sentier, désert et venteux.
Halte à l’Empire café – à quoi ils pensaient quand ils ont choisi le nom ? Je déploie mon campement sur un petit mètre carré en m’attendant à me faire sermonner par la serveuse. On est à Paris, madame ! Mais, coup de bol, la machine à café est en panne, des livreurs armés de diables sur lesquels sont empilés des fûts de bière squattent la salle, on sort les poubelles de la cave, puis, soudain, panne d’électricité ! Dans un tel boxon, je passe complètement inaperçue.
Derrière moi, près de la vitrine, un homme seul à l’air épuisé commande une coupe de champagne.

– Pourquoi un homme seul à l’air épuisé boit-il une coupe de champagne en plein milieu de l’après-midi ? 
– Je suis content, avec RESF, on vient de gagner une bataille. Par les temps qui courent, ça se fête !

Il dit d’ailleurs présenter ce soir Amères victoires, un film sur le Réseau éducation sans frontières qu’il a réalisé l’an dernier. Et justement, il a besoin de quelqu’un qui jouerait le rôle de l’auditoire, pour s’entraîner à parler en public. Après une bonne heure passée à nous contorsionner sur nos chaises qui se tournent le dos, moi menant l’interview et lui répondant en bon élève, il commence à s’intéresser à moi. Rester modeste et attentive, l’intelligence docile à la disposition d’autrui comme je sais faire, finit toujours par me donner des airs mystérieux. Je coupe court en disant avoir faim et devoir aller manger quelque chose avant de prendre le RER vers l’aéroport. Je remballe mon barda.

Hier, j’ai passé quelques heures dans les magasins de pacotille de Belsunce. Je voulais acheter une alliance avant de partir. Christoph cherchant à cet acte une logique qui me plairait :

– Tu t’allies à toi-même.
Exactement, oui. En rendant manifeste que je ne suis pas disponible aux hommes, je me replie en moi pour ce voyage. C’est un départ pour sceller un pacte intérieur. Pour assumer ma force et mon désir du monde. Et tant pis si je suis une femme ! Tant pis si le monde n’est toujours pas prêt à accueillir les voyageuses. Je ne peux plus attendre l’homme qui m’aiderait.


Laisser derrière moi la communication dématérialisée. Laisser Internet, le téléphone, les ondes. Voyager avec le corps. Me concentrer sur ses états.

8 février

Bangkok/Matin
Ce matin, réveillée à 4 heures. Debout dans la nuit, j’ai mangé consciencieusement une vingtaine de pruneaux en regardant par la fenêtre. Progressivement, les cris des bêtes du parc en face de la guesthouse se sont réveillés. Comme dans la jungle, sauvages, en plein Bangkok. La lumière grise est apparue.
La fraîcheur de l’aube n’existe pas. L’intérieur du corps liquéfié, contenu seulement par la peau comme un grand sac informe. La chaleur fait pression par l’extérieur sur le cou, le visage, la peau. Par l’intérieur, la nourriture pousse les organes vers les bords. En réalité, c’est aussi l’extérieur qui est dedans – estomac, intestins, poumons, autant de sacs et de tuyaux – : je suis traversée par lui. Être un tunnel, un passage. Le monde voyage en moi.
Je me suis recouchée quand la vie se réveillait.

En fin d’après-midi, je saute dans un bus, n’importe lequel, pour aller n’importe où. Rempli de lycéennes en uniforme. Je suis une géante dans ce monde de poupées. Le bus roule très vite et aborde les courbes comme angles droits. J’avais déjà remarqué ça il y a quelques années : à Bangkok, on ne rigole pas avec les transports en commun. Je finis par m’asseoir à côté d’une très jeune fille qui me sourit. Arrive la contrôleuse – avec à la main cette étrange boîte en fer pleine de pièces qu’elle secoue de haut en bas comme un bâton de pluie et qui produit des tickets. Il faut que je dise où je vais.
– Je ne sais pas où je vais.
La femme n’entend pas ne serait-ce qu’essayer de me comprendre et me renvoie à la jeune fille assise près de moi pour l’interprétariat :

– Il faut savoir où on va.

– Je ne sais pas, je voudrais juste traverser la ville.
– Non, non.
– Si ! Donnez-moi un ticket pour le terminus. Dis-lui de me donner un ticket pour le terminus.
– Non, non. Pour voir la ville, tu dois descendre là. C’est ici.

Elle me pousse doucement de mon siège. Je me tourne vers la dame aux tickets qui cache la boîte en fer dans son dos et me montre la porte. Je fais non de la tête. Le bus entier s’esclaffe. On s’arrête. La jeune fille :

– Tu dois descendre maintenant.

– Non, non.

Mais je suis déjà sur le trottoir, dans le tourbillon de la circulation.
J’avance à l’oreille, en cherchant à semer le bruit des voitures dans le labyrinthe des quartiers. Je m’enfonce dans les rues de plus en plus petites. Marcher, là, quelque part dans le monde.
Une ville enchevêtrée, en bois foncé par les siècles. Une ville précaire donc souple, toujours renouvelée, bricolée en fonction des besoins et des moyens. Un espace partagé impossible à cartographier ailleurs que dans la mémoire, où ce qui semble aléatoire au regard étranger est parfaitement organisé selon la logique de l’usage.
Deux fois, des hommes, postés comme des guetteurs, veulent m’intimider pour m’empêcher d’accéder à des ruelles secrètes entre les maisons sur l’eau, au bord de la Chao Phraya. Ils se mettent en travers du passage, l’air viril, bras croisés et yeux rétrécis pour paraître méchants, et affirment qu’aller plus loin ne sert à rien :
– C’est une impasse.
Je ne les crois pas. Il ne peut pas y avoir d’impasse dans une ville pareille. Les deux fois, je convoque Charli à la rescousse.

– Viens avec moi Charli, ensemble, c’est sûr, on passe.
Et j’insiste malgré la peur, en poussant avec mon corps têtu pour faire un chemin.


– Aide-moi Charli, s’il y a de l’homme en moi, je passe.
Les deux fois, le gardien s’écarte. Les deux fois ce n’est pas une impasse.

Une vie profuse se dévoile. L’intérieur des maisons, portes grandes ouvertes, n’est pas coupé de l’extérieur qui, couvert par des tôles allant d’un toit à l’autre, est en fait aussi un intérieur partagé par tout le voisinage. Les gens au repos, affalés sur des nattes, par terre sur le ciment de l’allée, dans des hamacs, sur une poutre... À cette heure-ci, toute surface plane et à l’ombre se réquisitionne pour la sieste. Vacuité dans la chaleur. Quelques groupes de femmes cuisinent des soupes dans les allées : bruits mats du couteau sur le bois, grands woks aux odeurs d’épices, rires doux qui, au lieu de réveiller les dormeurs, les bercent. De très petits enfants zigzaguent à quatre pattes, résistant au sommeil. Je ne fais pas de bruit, je ne demande rien, je glisse. On ne me regarde pas. Une ombre qui traverse le quotidien.
Cette ville commune et patinée disparaît au grand galop de la croissance. Hectare après hectare, inexorablement, elle est ensevelie sous le béton. Des quartiers désintégrés, comme si les tours de cinquante étages tombaient du ciel. Écrasées, les bicoques en bois précieux, patiemment organisées entre elles avec courettes, bouts de jardin, maisons pour les esprits, allées sinueuses au bord des canaux. Soufflée en poussière comme dans une explosion : la vie.
Détruire et construire semble une fuite effrénée si on n’est pas d’ici, quand ce n’est peut-être que partie d’un cycle. Poussera-t-il dans trois siècles sur les ruines des gratte-ciels une nouvelle champignonnière de bicoques en bois ?


Sur la Chao Phraya passent les touristes – en couple, deux par deux dans les embarcations, désorientés par le bruit des moteurs, la rapidité, l’adresse des chauffeurs à les balader, ils n’en oublient pas pour autant de se photographier. L’homme tend devant lui un bras armé de l’appareil numérique et passe l’autre autour des épaules de sa compagne. Ils rapprochent leurs têtes, figent un sourire aux dents blanches, et clic. En arrière-plan, leurs amis verront sur la photo le visage usé et suant du gondolier – pêcheur reconverti – qui grimace dans le soleil, et n’a finalement pas l’air aussi heureux qu’on l’avait cru, aveuglé qu’on était par le folklore de la barque multicolore à la proue ornée de colliers de fleurs fraîches.
Nous, de pays à scrupules chrétiens, arc-boutés sur des principes vidés de leur sens, venons ici acheter la fraîcheur d’un endroit du monde où l’ordre social est si différent du nôtre qu’on ne le voit pas. Et le peu de valeur accordée à l’individu, à son travail, à son corps même, fait notre plaisir. Contre trois fois rien on peut obtenir n’importe quel service des gens pauvres. Et dans les environs de Kaossan Road, des centaines d’hommes blancs de plus de quarante ans, immanquablement gras, seuls, et ennuyeux, se font escorter par des putes qui n’ont souvent pas plus de quinze ans. Ils achètent leurs services pour plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, et en font leurs petites femmes. Ils les invitent au restaurant, se promènent avec elles, leur payent des fringues. Les filles s’y prêtent, dociles mais renfrognées. Leur sexe n’est qu’une entrée de plus pour l’argent de l’occident en short et crème solaire qui vient irriguer la Thaïlande.


Soir/Kaossan Road
Qui, en rentrant de voyage, raconte à ses amis les grandes angoisses qu’a provoquées en lui l’observation de la qualité (ou de l’absence) de ses excréments ?
Le déplacement est une transformation du corps. Comment savoir combien de temps prendra l’adaptation ? À mon premier voyage au Laos, il avait fallu attendre une dizaine de jours pour que mon tube digestif recommence son travail, et, le temps passant, les phantasmes terrifiants d’occlusion intestinale étaient de plus en plus difficiles à juguler. Ce coup-ci, j’avais décidé avant le départ de ne pas m’aventurer hors des sentiers battus avant que mon organisme se soit adapté à la chaleur, aux six heures de décalage, à la nourriture…
Je m’apprêtais à passer beaucoup de temps à ne rien faire, en attendant d’être tout à fait là. Mais, dès midi, j’ai commencé à me délester avec délice des restes de mes repas français d’avant-hier dans les toilettes de Bangkok.

Le vendeur annonce :

– Cent cinquante baths.
Je ricane.

Il se met à rire aussi.

– C’est cher pour un sac volé que je vais me faire voler à mon tour !
Négociation. Ses collègues le soutiennent : il ne descendra pas au-dessous de 80.


– À 50, je le prends.
Il se détourne. Je n’existe plus. Bon. Je marche cent mètres. Dommage ! En plus j’aurais pu avoir la petite banane grise toute décousue pour remplacer la mienne qui déteint sur la peau et les dollars avec la transpiration.

Je reviens sur mes pas.

– Cinquante baths + mon sac, là. OK ?
Il regarde le sac.


– Avec tout ce qu’il y a dedans ?
On rit. Marché conclu. Je transfère mes affaires d’un sac à l’autre sur l’étal. Il guette avec curiosité les objets que je sors. Mais tout est bien emballé, inidentifiable : enregistreur, casque, micro, appareil photo, travelers, dollars…

Plus tard, je retournerai chez ces couturières que j’avais repérées. Pour vingt baths, elles me répareront la banane, dans le silence féminin de leur minuscule atelier.

Je regarde les blancs passer. Mon antipathie pour les voyageurs est proportionnelle à la taille de leurs bagages. Une sorte de pitié, aussi, pour toute cette chair occidentale, féminine et inconsciemment obscène, exhibée par les shorts et les mini-débardeurs.
Un groupe de Français fatigués rentre à la guesthouse. Comme un gang, ils portent tous le même tee-shirt : « Je suis à louer. » Sur le corps d’une meute d’hommes blancs, la phrase a quelque chose d’une gifle.
Deux Néo-zélandais ivres passent. Je leur demande une cigarette. L’un regarde le carnet :

– Début du journal, début du voyage !
Je ris de sa perspicacité inattendue.

C’est un bon moment pour aller me coucher.

9 février




Avion Bangkok-Luang Prabang 
C’est vraiment très haut, très vrombissant, très tremblant et très vieux,

comme véhicule. Pas possible qu’il tienne en l’air, il doit y avoir un
trucage !







Après-midi/Luang Prabang 
En arrivant à l’aéroport, j’ai essayé de recruter des touristes pour partager

un touktouk vers le centre-ville. Ils se méfiaient un peu de moi.
Finalement, deux Anglaises consentent. Mais dès qu’on sort de l’aéroport,
quelque chose cloche. Il y a devant le bâtiment un comptoir et des chaises
en rang d’oignon. Sur les chaises, des chauffeurs de touktouk somnolents.
Tous les voyageurs se précipitent au comptoir. De mon côté, je m’avance
vers un chauffeur, mais il n’a pas du tout l’air intéressé. Pendant ce temps,
mes deux Anglaises se sont approchées du comptoir. Elles en reviennent
avec un ticket chacune.

– C’est quoi ? 


– Un ticket pour le taxi. 
– Il faut un ticket pour prendre un touktouk, maintenant ? 
– Oui. 
– Combien ça coûte ? 
– Cinq dollars par personne. 
– Cinq dollars ! Mais ils sont tombés sur la tête ! 

Comme je parle fort en rigolant de ce racket organisé, les Anglaises

rougissent un peu et se détournent.

– Bon, je vais marcher, alors ! 
Je n’ai que sept kilos sur le dos, ce n’est pas un problème, et puis il ne fait

pas trop chaud. Je quitte le préau de l’aéroport, traverse la cour et franchis
la grille. Juste là, un chauffeur de taxi dort dans un hamac installé à
l’arrière de son triporteur. Quand il me voit, il se redresse comme un
ressort et manque de tomber du hamac. On rit.

– Bonjour. 


– Bonjour, vous allez où ? 
– Euh, dans le centre. 
– Deux dollars, ok ?

J’embarque, en jetant un regard en arrière pour voir s’il n’y a pas un autre
voyageur à embarquer pour partager la course. Mais non, ils ont tous pris
un ticket. On se met en route. Le vent doux sur la peau, les petites
baraques, les scooters, la ville défile. Dans le rétro, le chauffeur me jette
des œillades. J’ai ce réflexe conditionné et tout à fait déplacé de me méfier
des hommes qui me regardent. Il n’en veut pas à ma féminité, mais à mon
étrangeté.

– Vous allez où ? 


– Je cherche une guesthouse pas cher. 
– Oh, c’est difficile ! Maintenant Luang Prabang est devenue très chère ! 
Quinze dollars la nuit ! 
– Quinze dollars ! C’est pas possible ! 
– Oui, oui ! C’est très cher ! 
– Et vous ne connaissez pas une petite guesthouse en dehors du centre, une 
pas chère ? 
– Oui, oui, j’en connais une. Mais je ne sais pas s’ils ont de la place. On 
va voir.

Il s’engage dans une petite allée en direction de la rivière et me laisse
devant une maison tranquille, avec un beau jardin dans lequel deux jeunes
femmes lavent les draps. À côté d’elles, assises sur des tabourets bas, deux
femmes plus âgées préparent une salade de papaye dans un mortier.

– Vous avez une chambre ? 


– Combien de personnes ? 
– Une. 
– ... On a des chambres à douze dollars. 
– Douze dollars, c’est trop cher pour moi. Je suis seule... 
– Bon, alors cinq dollars.

Elle me sourit. Je lui souris. C’est tellement agréable de négocier dans ces
conditions.
La chambre a une fenêtre qui donne sur la rivière. On entend les cris des
enfants excités qui se baignent dans les rapides. Pendant que j’accroche la
moustiquaire, des sanglots me secouent doucement. Ça y est, je suis là. Je
suis revenue. Je suis encore vivante, j’ai tout traversé. Je suis là avec ma
force et ma douceur.

Manger au même endroit qu’il y a quatre ans, près du Mékong, comme
pour vérifier que c’est le même lieu, et moi la même personne.
Le même jeune serveur. Son anglais et mon lao toujours aussi mauvais. Il a
maintenant sa propre guesthouse à côté de celle de sa mère. Il m’apprend
quelques mots que je note dans mon carnet. On parle tourisme.

– Patrimoine mondial de l’Unesco ! Beaucoup, beaucoup de touristes, 


maintenant !

Il rigole. Alors moi aussi.

10 février

Luang Prabang/Matin
Réveillée cette nuit à une heure. J’en ai profité pour écouter la Nam Khan
en mangeant mes pruneaux et en lisant à la bougie la liste effroyable des
maladies tropicales pour me convaincre que le paradis n’existe pas.

Au matin, en effet, le paradis n’existe pas. Les blancs ont réinvesti le
centre historique, comme au bon vieux temps des colonies. On s’y balade
entre soi en pantalons thaïs et débardeurs décolletés, on y commande en
anglais Nescafé et pancakes, avant d’aller à la boutique d’aventures acheter
un trek à dos d’éléphant. L’Occident fait la loi, au point que j’ai du mal à
trouver ma soupe de nouilles du petit déjeuner.
Quand j’apprends qu’un vélo se loue cinq dollars la demi-journée, je perds
patience ainsi que la face en exprimant haut et fort que Luang Prabang est
devenue folle, qu’elle ne se respecte plus. Traiter les étrangers comme un
troupeau de dollars ambulant, c’est devenir cynique, ce que je ne souhaite
à personne ! De là à céder tout ce que vous avez pour un peu d’argent, il
n’y a qu’un pas, et qu’est-ce que vous ferez quand vous n’aurez plus rien et
que vous dépendrez pour votre survie de nos dollars, et bla et bla et bla, on
ne m’arrête plus...

Ne pas rester trop longtemps à Luang Prabang.



Pour retisser mon lien à la ville brisé par la colère, je vais me mettre à nu
entièrement et me laisser manipuler et masser par une jeune femme
inconnue dans une maison traditionnelle inconnue, loin du centre-ville.
La masseuse a les mains froides et utilise un baume collant qui sent le
benjoin. Elle me pétrit avec énergie, comme un chaton sur un pull en laine
avant de s’installer. Elle désarticule mes membres un peu dans tous les
sens, écarte mes jambes sans souci de ma pudeur, puis me fait
consciencieusement craquer toutes les vertèbres avec beaucoup de savoir-
faire, malgré son jeune âge. Sa sœur, enceinte, passe souvent la tête dans
l’entrebâillement de la porte et se plaint de nausées, en caressant son ventre
encore plat. Dehors, une chatte en chaleur nous fait rire, ma masseuse et
moi.

Les femmes laos semblent glisser sur le sol. Je m’entraîne à marcher
comme elles, lentement, en faisant passer le poids du corps d’un côté à
l’autre sans me propulser en avant, ni que les bras pourtant libres fassent
balancier.

Nuit
À la tombée de la nuit, la prière des moines orange me guide vers une allée
discrète près de la rivière. Ici aussi, à l’écart des pagodes restaurées à l’or
fin pour les touristes avides de patrimoine, on pratique. Le temple est très
rudimentaire, orné de peintures colorées et naïves qui racontent la vie du
Bouddha. Dans la salle, une quinzaine de novices assis par terre, emmenés
par un vieux moine.
Longtemps, ils chantent, dos à l’entrée, tournés vers les statues du
Bouddha. Leurs voix graves et litaniques emplissent le corps de vibrations.
Un son collectif à tons multiples traversé par des vagues de variations. La
lumière orange du soleil couchant devient bleue. Comme hier à l’arrivée, je
suis secouée de sanglots.

Après la prière, un novice d’une quinzaine d’années vient passer un peu de
temps avec moi. Il essaie de m’expliquer de quoi il est question dans le
chant.

– Pâli ! Pâlilanguet’ ! 
Il me dit ça sur le ton de l’évidence. Mais je ne connais pas pâlilanguet’.

– Ah ! Pâli language ?
La langue de la « doctrine des anciens », celle du bouddhisme theravada.
Mais que disent ces chants ? Nous n’avons pas assez de langage en
commun pour que je l’apprenne. Alors on s’échange un cours de langue.
Maintenant, je peux répondre poliment khwaï iyen, « j’apprends », quand
on me demande si je parle lao. Au moment où je vais m’en aller, il me dit
d’attendre et court chercher quelque chose dans son dortoir. Il revient en
me tendant une planchette de bois d’une dizaine de centimètres de côté sur
laquelle est peinte en doré une main de Bouddha. Paume ouverte, pouce et
index qui se rejoignent. Symbole de l’enseignement.
– C’est pour toi.

11 février

Luang Prabang/Station de bus
Levée à six heures avant la maisonnée. Le sac déjà sur le dos, je regarde un
moment les enfants de la famille par la porte entrouverte de leur chambre,
paisibles sous la moustiquaire carrée, éclairés par le bleu d’un néon oublié.
Au bord de la route, j’alpague un couple de jeunes Israéliens pour partager
la course vers la gare des bus. La peau couleur endive, l’air malade, serrés
l’un contre l’autre, alourdis par des sacs plus hauts qu’eux, ils me
regardent comme des proies traquées pendant que je leur propose de
diviser les frais. Ça turbine dans leur cervelle pour débusquer l’arnaque
forcément camouflée derrière la simplicité de ma proposition.

À la gare routière, le guichetier m’apprend à demander un ticket et me
conseille une cabane à nouilles en attendant le départ. J’y mange en
compagnie de deux petits hommes de la forêt. Ils me proposent de partager
leur riz, celui qu’ils ont apporté pour accompagner le poisson grillé servi
ici. L’offre est sincère, pourtant ils en ont à peine assez pour eux-mêmes.
Paroles rares, douces, à peine audibles, caressantes comme les pépiements
des femmes entendues à Kep, un soir de nuit noire. Dans les ruines des
maisons coloniales où, le jour, paissaient les vaches, entre les impacts des
balles de kalachnikov, les bouts de murs arrachés par les chars et les
huisseries volées par les Vietnamiens, une trentaine de femmes préparaient
la soupe de riz. Dans l’obscurité, même le clapotis de la mer prenait le pas
sur l’apparition de leurs voix. Les syllabes bondissantes des petits hommes
d’ici ont la même absence de tonalité.
La soupe est délicieuse.
Bien après l’avoir terminée, je suis encore là, à me laisser boucaner par la
graisse épaisse des poissons qui grillent à l’entrée de l’échoppe.

Dans le song tao
Les poignets d’une vieille dame, ornés de saï sin : trente-deux bracelets de
coton blanc – seize par bras – qu’on noue pour raccrocher les esprits
baladeurs de la personne à son corps, par exemple avant d’entreprendre un
voyage important. Quel sens a ce voyage pour elle ? Est-ce qu’elle rentre
au village après avoir vendu quelque chose de précieux ? Un animal tué
dans la forêt, peut-être ? Des plantes ? Une pièce de coton noir tissée sur
son métier ? Je lui demande la permission de prendre une photo.
Un couple de blancs arrivent, qui parlent très fort et ne voient rien autour
d’eux. La femme, en me regardant à travers ses lunettes noires :
– Bonjour.
– Sabaï dii,
je réponds sans entrain.
Leur condition d’errants solitaires donne en général aux voyageurs une
envie commune de bricoler entre eux des relations éphémères : on fabrique
une bulle avec qui nous ressemble et on s’y repose un peu. Mais quand le
tourisme devient un phénomène de masse, établir un contact systématique
avec chaque étranger empêche de sortir de cette bulle. On voyage derrière
un écran, coupé de toute autre possibilité de lien plus ténue, plus fragile.
Recréer le confort d’un cadre familier – c’est ce que cherche cette
femme en engageant la conversation.


– Tu viens d’où ?
– Excusez-moi, mais je crains de ne pas avoir envie de discuter avec vous.

Son grand sourire à l’américaine reste figé le temps qu’elle assimile ce que
je viens de dire. Elle répète :
– Vous n’avez pas envie de parler ?
Comme je la regarde en souriant, elle se tourne vers quelqu’un d’autre et
l’entreprend de la même manière, avec plus de succès.
La vieille dame ôte sa veste. Elle est tellement menue que je pourrais faire
le tour de sa taille avec mes mains. Je lui montre l’image de ses poignets
sur l’écran. Elle se recule, lève les yeux vers mon visage, interrogative,
presque effrayée. J’essaie de sourire, mais je me détourne rapidement pour
qu’elle ne voie pas l’eau qui remplit mes yeux. Qu’est-ce qui m’a pris de
faire cette photo ?
En route, on s’arrêtera souvent pour regonfler les pneus ou pour faire
monter des passagers. On en profitera tous pour se dégourdir les jambes ou
pisser sur le bas-côté, les hommes debout dans un fourré, les femmes
accroupies, le sin passé au-dessus des épaules et calé sous le menton. La
vieille dame, elle, se tiendra à l’écart. Dos au groupe, elle comptera et
recomptera les billets d’une liasse tirée de sa chemise.



Soir/Nong Khiaw
Au moins cent blancs pour un village de cette taille : on ne voit plus que
nous, grands, bruyants, clinquants. Des prix multipliés par trois, quatre,
cinq, par rapport à mon premier voyage.
Je dors dans une chambre contiguë à celle d’un couple. Séparées par une
cloison de bambou tressé, ou plutôt rapprochées : cachés, ils parlent très
fort de choses très intimes et très inintéressantes. L’homme s’exprime en
français avec un fort accent – italien ? La femme lui répond en – hébreu ?
Comme je signale ma présence, ils font semblant de ne pas m’entendre. Je
vais frapper à leur porte :
– Bonsoir, excusez-moi, vous savez que les cloisons sont très fines ?
– Ici, les gens vivent en communauté. Il n’y a pas d’intimité dans ce pays.
On partage tout.

Connard.
– Peut-être est-il un peu tôt pour dire qu’on forme une communauté ?
Il se met à ricaner et se redresse pour m’intimider. C’est vrai qu’il est très
grand. Moi, je ne dis plus rien, je fixe ses yeux fuyants en pensant au rêve
que j’avais depuis quatre ans de retrouver ici cette petite fille – grandie –
qui m’avait appris à cueillir dans la rivière des algues à frire.



Le soir, sur la terrasse commune, ils ont une discussion avec une Anglaise
qui vit en Thaïlande. La voix de l’Israélienne monte progressivement dans
l’angoisse et la culpabilité pendant qu’elle essaie de justifier la politique
« intérieure » du gouvernement de son pays.
– ... Tous les Palestiniens sont des terroristes potentiels, tu sais, il n’y a
pas de paix possible...

Je mets mes boules Quiès. Où est le Laos ?

12 février

Nong Khiaw-Muang Khoua
Hier soir, je me suis promenée entre les guirlandes clignotantes des restaurants et des hébergements qui ont fleuri le long de la route principale. La nuit retentissait des rires tonitruants des jeunes blancs échoués ici grâce au merveilleux Lonely Planet qui certifie que le Laos est un pays « facile » et qui sert sur un plateau des circuits organisés pour une aventure sans danger : en dix jours, on « fait le Nord ». Excités par les quantités astronomiques de bouteilles de Beer Lao que leur pouvoir d’achat quasiment sans limite leur permet d’engloutir – bouteilles qu’on verra ce matin repartir par camions entiers à la consigne –, ils s’asseyent bras et jambes écartés, et parlent avec une suffisance qui me fait froid dans le dos.
Debout, dans leurs vieilles tongs, la chemise rosie par la poussière des routes, les « serveurs » sont là pour « servir ». Paysans reconvertis, aux doigts encore gercés par la terre et à la peau tannée, précautionneux et mutiques. Jamais ils ne regardent les clients dans les yeux plus d’une seconde, jamais ils ne répondent autre chose que « yes », jamais ils ne s’attardent à bavarder avec ces extraterrestres millionnaires.

Au réveil, ce matin, odeur de vase et de mort dans ma chambre et voix qui parlent hébreu de l’autre côté de la cloison.

Privée de lumière par les nuages, la pierre des montagnes pelées alentour est devenue noire. Un vent glacé. Aujourd’hui, les touristes n’iront certainement pas s’allonger sur leur serviette au bord de la rivière.

C’est l’heure où, après avoir balayé le sol en terre battue, on fait brûler les ordures. Devant chaque maison, un petit tas de feuilles, cartons, plastiques disparaît en fumée dans les poumons et fait inévitablement se racler bruyamment la gorge et cracher.

Un tour rapide au petit marché de légumes.
Des algues, des pousses de fougères, des herbes crues, des champignons, quelques piments. Pas grand-chose pour faire provision. Ça sera donc du riz et des bananes. Sur mon passage, on murmure « falang ! falang ! falang ! » en me montrant du doigt, comme si on n’avait jamais vu une blanche à Nong Khiaw.

À l’embarcadère, il n’y a que des occidentaux. La moitié cherche à monter à une heure d’ici, à Muang Ngoi, terminus du Lonely Planet. L’autre redescend à Luang Prabang. Moi, je veux aller beaucoup plus au nord, à Muang Khoua. Mais ce n’est pas possible, me dit le guichetier.

– Il n’y a aucun autre touriste intéressé… Pas possible… Le pétrole est très cher. Pas possible… Sauf si tu payes cent dollars.
Je n’ai pas le temps de monter sur mes grands chevaux : deux géants autrichiens au visage orné d’une barbe d’Indiana Jones et équipés comme pour grimper l’Annapurna m’écartent sans un mot du guichet et sortent chacun un billet de cinquante dollars de leur chaussette. Ils se retournent vers moi et, du haut de leurs deux mètres, se présentent :

– Moi, c’est Christian, et lui, c’est Christian. On t’emmène avec nous, si tu veux.
Au moment d’embarquer, surgissent de nulle part une trentaine de personnes affolées, avec enfants, bagages et provisions. Des habitants des villages des rives de la Nam Ou qui profitent de l’aubaine. Depuis combien de temps attendaient-ils que des énergumènes comme Christian et Christian tirent cent dollars de leurs chaussettes, eux qui n’ont pas d’autre moyen de transport que le bateau ?
Parmi les passagers, un vieil homme, avec pour tout bagage une grosse pierre prise dans un système de ficelles qui forme une anse. Il la porte comme moi mon sac.




Il fait très froid pendant le trajet. Comme je grelotte, Christian et Christian ont tiré de leurs sacs de géants des trésors de polaire dont ils m’ emmitouflent. J’ai l’impression d’être une reine momifiée. Bien droite sur ma petite chaise à l’avant du bateau, ensevelie sous des monceaux de pulls, je ris sous cape de la malice du pilote qui m’a assise là d’autorité : cette place d’honneur me vaut à la fois le respect des passagers et les éclaboussures dans les rapides.
Plus on avance, plus le bateau se vide. Les voyageurs descendent au compte-gouttes sur des plages pour rejoindre les villages cachés dans la forêt au-dessus de la rivière.
Au milieu de la journée, je profite d’un arrêt pour aller faire pipi dans un buisson. Sur la berge, trois hommes et deux femmes sont penchés sur un feu, occupés à cuire quelque chose dans des bambous. Les jeunes femmes, dignes dans les serviettes de bain fluo qui leur servent de châle, font des yeux ronds comme des billes en me voyant descendre du bateau. Elles croient que je m’arrête là.
Oui, si j’étais accompagnée, j’oserais demander au capitaine de jeter mon sac sur la berge et de me laisser. Mais je suis une femme seule et je passe mon chemin. Alors que je reprends ma place de reine, les gens de la berge sortent les bambous du feu, et les secouant en se brûlant les doigts, en font tomber des œufs durs.

Au crépuscule, Muang Khoua apparaît.
Alertés par le moteur du bateau, une quarantaine d’enfants hilares sont venus observer l’arrivée des falangs. Ils montrent du doigt la femme-momie flanquée de ses deux gardes du corps géants en hurlant de rire. Je ne me demande pas qui d’eux ou de nous est le plus exotique.
Cette journée était une frontière. Je suis enfin entrée dans un vrai pays, dur, fort.

Il fait très froid.

13 février

Muang Khoua
Christian, Christian et moi avons beaucoup ri en élaborant une théorie éthologique fumeuse qui établirait des catégories de blancs. Notre conclusion est qu’un « voyageur » ne se comporterait pas comme une liasse de billets sans volonté propre – ça, ce serait le « touriste » – mais comme un étranger qui prend des risques et planque l’argent de sa survie sous sa chemise.


Mes Autrichiens sont partis à l’aube vers la frontière vietnamienne. Pour les remercier de m’avoir payé le bateau, je leur ai donné la main de Bouddha du novice de Luang Prabang.

Je marche sur la route pour sortir du village. Les gens sur mon passage rient et pointent du doigt mon sac de khao niao, comme s’ils n’imaginaient pas que je puisse manger la même nourriture qu’eux.
Après vingt minutes, une toute petite femme me rattrape. Elle se met à marcher derrière moi. Je lui jette des coups d’œil. Veste d’uniforme à l’air vietnamien. Besace en toile de sac de riz dont la bandoulière s’appuie sur son front et qui contient un arrosoir. Elle porte des bottes, c’est la première fois que j’en vois.
Je m’arrête pour qu’on marche de front. Elle s’arrête aussi. Me sourit, me parle, me fait signe d’avancer. On reprend la marche. J’entends ses bottes qui raclent le sol et j’essaie de me caler sur ce rythme pour trouver une cadence qui nous serait commune. Mais vraiment, non, ça me gêne d’être devant. Je m’arrête à nouveau. Elle aussi, à trois pas derrière moi. Je lui fais signe de me rejoindre.

– Non, non !
– Si, si !
– Non, non !

Finalement, la voilà. Sa tête arrive au niveau de mon épaule. On passe devant des maisons où les gens se chauffent les mains au-dessus de petits feux. Malgré ce froid qui a l’air habituel, ils n’ont pas de cheminées. Les flambées se font dehors, ou sous un appentis accolé à la maison d’où la fumée s’échappe par le haut des murs ajourés.
La femme annonce notre arrivée par quelques mots, haut et fort. Tout le monde sourit et montre ma poche de khao niao.
On marche. Trop vite pour elle, trop lentement pour moi.
L’humanité partagée est là, dans toute sa force et son étrangeté. Nos corps en mouvement et nos yeux se parlent, avec pour seule musique le rythme de nos pas sur la route. Il ne pourrait rien y avoir de plus entre nous, sauf si je restais vivre là, ou si elle m’accompagnait dans mon voyage. Une langue partagée ne nous révèlerait rien, sinon des informations pour fabriquer un contexte.
Et pourtant, même si on sait que l’écho des mots de chacune reviendra comme un reflet dans un miroir, le langage s’impose.
Elle se met à parler. Beaucoup. Comme si je comprenais tout. Et elle me jette des regards entendus, en quête d’approbation. De temps en temps, je réponds en français. Moi aussi, je raconte quelque chose.
On finit par sortir de la zone urbanisée. Après ces soliloques, c’est le temps des questions.
Elle demande mon âge.

– Trente-deux.
Elle :


– Trente-neuf.
Elle me dit qu’elle va arroser son jardin. Et moi, où je vais ?


– Je marche.
Mauvaise réponse. Elle repose la question.

Je réfléchis à une réponse qui pourrait la satisfaire.

– Je viens de Nong Khiaw et je vais à Phongsali.
Elle est un peu étonnée, ce n’est pas la route de Phongsali. Mais au moins, c’est une réponse.

On marche en silence, longtemps.
Elle demande si j’ai un briquet.
Je sors de mon sac celui que j’ai acheté ce matin au marché. Elle le prend dans sa main. Elle veut le garder. Bien sûr, oui. Pourquoi pas ? (Je ne ferai pas le petit feu que je voulais pour manger le riz de la mi-journée en me réchauffant. Et alors ?)
Elle me sourit, le briquet disparaît dans la poche de sa veste militaire. Encore cinq minutes de silence. Au rythme de nos pas, je pense à elle, très hardie, dure, solide, souple, forte, sûrement mère de plusieurs enfants. Elle est née pendant la guerre, ici – à quelques kilomètres de Diên Biên Phu.
Elle montre mon coupe-vent.

– Tu donnes ?
Je ris.


– Je voudrais bien, mais j’ai déjà suffisamment froid comme ça !
Elle rit aussi. Elle tentait sa chance. Au moins elle aura le briquet. Tout d’un coup, le visage fermé, elle s’arrête. Je veux l’attendre, mais elle me fait signe d’avancer. Bon. Le protocole est rétabli. Je marche devant, elle derrière. J’essaie de l’attendre à nouveau. Je me retourne. Mais elle me fait des grands gestes pour que j’avance. Pendant quelques kilomètres, on marche comme ça.

Je me retourne de temps en temps. Elle me fait signe de continuer. À un moment, elle m’appelle, me montre : c’est là qu’elle tourne. Me remercie platement pour le briquet, les deux mains en prière devant le visage et le haut du corps courbé.
Je la regarde grimper dans les herbes mouillées de la colline. L’arrosoir bringuebale dans son dos.



Soir/Muang Khoua
Tout à l’heure, au retour de la marche, des gens m’ont invitée autour de leur feu.


– Nao ! Nao !
Froid ! Froid ! Je suis restée un long moment à me rôtir les mains. Pendant ce temps, les jeunes femmes fabriquaient des cocottes en papier avec des emballages de biscuits. Les hommes fumaient. De temps en temps, quelqu’un d’une maison d’en face s’approchait pour dire trois mots et rire.


Plus tard, de l’autre côté du pont suspendu, je rencontre Souk, qui se promène avec une jeune femme qu’il ne me présente pas et qui se tient en retrait, les yeux baissés. Il parle anglais avec l’accent américain. Son père, dit-il, travaille à l’hôpital, là, dans ce bâtiment en ciment qui a l’air désert. Lui, fait ses études à Phongsali. Et la fille ?

– C’est ma petite amie.
– Vous allez vous marier ?
– Non ! Certainement pas ! C’est juste comme ça !


La nuit est tombée. Tous les Laos sont autour de leurs feux, aucun ne m’invite. Je suis logée dans une chambre sans fenêtre ni volet. À peine quelques degrés au-dessus de zéro. Je me pèle.
Dans l’obscurité de la terrasse venteuse de ma guesthouse, j’essaie de manger la soupe qu’on vient de m’apporter. Nouilles farineuses, gros bouts de chou cru, tronçons de gingembre, queues de plantes – sans aucun assaisonnement. Au moins, ça fait plaisir, le touriste, ici, on s’en tape !

14 février

Bus Muang Khoua-Phongsali
Belle forêt primaire sur les hauteurs. Brûlis dans les vallées. Jungle secondaire de bambous bondissants. Collines pelées, parfois la végétation naturelle commence à reprendre, mais le plus souvent on plante des hévéas. À l’entrée des villages, des portiques auxquels sont suspendues des sculptures en forme d’armes : fusils, pistolets, kalachnikov, poignards, mines…

Brouillard épais, froid humide. Route cahotante de boue rouge. Ça grimpe, virages glissants, ravins. Trente kilomètres par heure est un grand maximum. Une journée entière dans le bus. Ce n’est pas désagréable, car il y a des vitres aux fenêtres qui protègent du froid, et la conversation de Thong. Chapeau de cow-boy surmonté d’un autre en paille, un beau sourire blanc et des ongles longs et propres, Thong entend bien profiter de ma présence pour pratiquer son anglais jusqu’à l’arrivée à Phongsali.
Ses parents sont Lolo, paysans de la montagne, à quelques kilomètres de la frontière chinoise. Ses parents font pousser du riz dans la montagne. Ils ne possèdent rien d’autre que ce qu’ils produisent. Là-haut, ils ne sont pas bouddhistes, ils ont beaucoup de dieux. Et ces dieux président à tous les actes importants de la vie. Pour te marier, tu ne peux pas prendre la personne qui te plaît : c’est l’astrologie qui choisit. En fonction de ton mois de naissance, tu as un animal pour totem, et ton époux doit être d’un signe compatible. Thong ne respectera peut-être pas la coutume, s’il se marie ailleurs, lui, le fils prodigue que l’État a envoyé à Luang Prabang faire des études de tourisme et de management. Il voudrait m’expliquer d’autres choses, mais il se dit limité par son mauvais anglais.
On somnole.
Il me propose de venir dans son village au mariage de sa sœur. Au nord de Phongsali – presque en Chine – il faut encore prendre un bus puis marcher une heure. Mille cinq cents mètres d’altitude, cinq degrés, un brouillard à couper au couteau. J’aurais plutôt envie d’une baignoire et d’une cheminée. Mais surtout, je ne suis pas prête à surgir dans un mariage avec mon sac à dos, ma peau blanche et ma féminité solitaire, même si c’est peut-être la seule occasion de ce voyage. Je n’y verrais que l’exotisme des grandes coiffes en tissu noir, les chemises brodées, les danses traditionnelles et les plats inoubliables…
Déjà, aujourd’hui, dans le bus, je suis très émue de traverser les nouveaux villages de montagnards récemment « incités » à descendre au bord de la route, d’y voir les femmes en costumes traditionnels, avec des coiffes à cupules argentées et pièces de monnaie, ou des chignons drapés dans des tissus brodés. Ça me suffit. Commencer un voyage prend du temps, beaucoup plus qu’un vol de quinze heures d’une face à l’autre de la Terre, et tant que je n’aurai pas confiance en mon corps debout, traversant la solitude en équilibre, je ne serai pas vraiment présente.


– Mariée ?
– Oui.

Avec moi-même, comme a dit Christoph. Christoph qui garde ma maison.

Somnoler.

Un gars monte dans le bus en portant une petite turbine à hélice. On voit ici au milieu des rivières des trépieds en bambou lestés de pierres, entre lesquels sont fixées ces turbines qui produisent l’électricité des villages.
Un ami de Thong se met à jouer de la guitare sans enlever ses gants. Chanson d’amour douce et mélancolique que tout le bus entonne.
Apercevoir le monde qui défile par la fenêtre. Bébés sur le dos enrobés dans des serviettes de plage fluo. Sur la forêt des pentes, comme une glu de lianes. En bas : les rizières – paille grise après la récolte.
Je mange mon riz, heureuse de porter cinq cents grammes de pruneaux.


Soir/Phongsali
Arrivée de nuit à la station de bus. Brouillard très froid. Thong part en scooter avec son frère après m’avoir serré la main.

Un gars :

– Tu prends le touktouk avec nous.
– Non, je vais marcher. C’est pas si loin, quand même.
– Si, c’est très loin. Quatre kilomètres. Tu prends le touktouk avec nous.
– Non, non.

Je suis plantée dans une flaque, à l’écart des autres voyageurs, dans l’obscurité, seule, gelée, le sac sur les épaules. J’essaie de réfléchir à la situation. Le touktouk arrive. Les gens s’affairent dans la lumière des phares à y tasser leurs bagages, cartons, paquets en tout genre. Ils vont partir. Et je veux rester là, dans la nuit d’encre et le brouillard, au milieu de nulle part ? Pourquoi ? Parce que je n’ai pas confiance ? Pourquoi je n’ai pas confiance ? S’ils prennent un touktouk, il y a une raison. Ils sont tous installés. Le touktouk démarre.

– Attendez-moi !
Je m’accroche à l’arrière du véhicule.

Quatre kilomètres, le gars n’a pas menti. Gentiment, le chauffeur me dépose devant le plus grand bâtiment de la ville, l’hôtel chinois de trois étages qui fait aussi discothèque. En attendant qu’on m’attribue une chambre, je me réchauffe au brasero autour duquel est blotti un groupe de Suisses – ou Belges – imbéciles au point qu’on dirait des Français. Pas contents de ceci ni de cela et bla et bla et bla. Mais ils ont un guide charmant qui me propose par deux fois de m’emmener demain danser dans un mariage : cette danse des mains, qu’on pratique à la queue leu leu.

La chambre est lugubre. Mais il y a trois petits lits, et donc trois couvertures. Inespéré !

15 février

Phongsali/matin
Brouillard dense et pluie glacée. J’ai passé la matinée à acheter parapluie, gants, chaussettes, passe-montagne. Les produits chinois qu’on trouve ici sont de la pire qualité. Et les commerçants – chinois aussi –, âpres au gain, supportent mal le marchandage. Ils essaient d’intimider les clients en faisant de grands gestes et en parlant très fort.
Des petites gens de la montagne négocient les mêmes articles que moi, au même prix, exorbitant pour eux. Beaux costumes « mao » en coton filé, teint, tissé et cousu main. La femme porte pudiquement une sorte de grand mouchoir par-dessus sa coiffe pour la cacher. Quelques fils tressés ornés de perles en plastique colorées dépassent dans sa nuque. Timides, effrayés par les marchands, ils se tiennent aussi près l’un de l’autre que la décence le permet, comme pour se rassurer mutuellement. Pieds nus dans la boue, l’homme et la femme tendent vers le marchand les chaussettes rouges qu’ils convoitent, en regardant par terre et en parlant à voix presque inaudible.
À la baraque à nouilles, une famille mange avec moi. Un des fils a un œil au beurre noir. Hurlant, gesticulant, faisant des gestes brusques et violents pour renverser sa soupe, il a vraiment l’air d’un enfant battu. Toute la famille parle fort et dur, ça ressemble plus à du chinois qu’à du lao. Mais la soupe est bonne et chaude avec une sorte de cresson.

Pensées cahotantes. Je commence à voir vraiment.

...

Un tel brouillard. Comment aller marcher sans me perdre ?

J’avais l’idée d’acheter une couverture pour en faire une veste, puisqu’ici, on ne trouve pas de pulls chauds. Je rêvais même que je lançais une mode. Mais un Chinois du marché m’a devancée et fabrique des manteaux pour les enfants en couvertures polaires à grosses fleurs colorées.

Dans un restaurant sur la grand-route, un homme sourd qui pousse des cris inarticulés lave les baguettes, assis à la meilleure table. Un autre, qui lui ressemble, désarticulé dans son costume trois-pièces de mafioso, les passe au sèche-cheveux.

Quatre jours sans me laver… À l’hôtel, j’ai négocié pour aujourd’hui une chambre avec eau chaude. Elle doit être prête à midi. J’attends près du brasero. Attendre, attendre, avoir un but. Mon but dans la vie : laver mes cheveux.

Les enfants de l’hôtel alimentent le brasero avec des braises des cuisines qui sentent le plastique fondu.

Hier soir, la discothèque – installée au troisième étage du bâtiment – résonnait dans ma chambre. Les boules Quiès n’y changeaient rien. Plaisir pourtant de regarder à la bougie la buée sortir de ma bouche. Plaisir d’avoir chaud sous la montagne de couvertures. Plaisir d’exister.

Hier dans le bus, je voyais Charli préparer un petit feu pour moi, petit feu de petit bois comme il sait faire. Et le sourire qui plisse la peau autour de ses yeux. Le sourire qui dit :
– Ce feu est pour te réchauffer.
Je suis venue ici et je le retrouve dans mon silence. Ma présence lui fait encore trop de place. En mangeant avec les gens, en restant près du feu, en marchant... Il y a cet endroit à côté de moi, qui est occupé.

Plus au nord, ça serait la Chine. Je n’irai pas. Pourtant, la logique du voyage, toujours avancer vers l’inconnu...

Midi. La chambre est prête. Une fête mentale, par anticipation de tout ce chaud qui va couler sur ma peau. En me laissant la clé, le jeune homme me dit :
– Au fait, il y a une coupure de courant. Pas d’eau chaude.
Ahahahah. Je suis au Laos !
Je me rabats sur la nourriture. Au genre de restaurant que j’avais repéré, j’arrive juste quand on vient de remplir les woks d’eau pour les nettoyer. La jeune femme sourde est désolée. Elle me dit de repasser dans l’après-midi. Ahahah. Phongsali !
Je pars marcher.
Sur la route, une nuée d’enfants armés de jouets qui ressemblent à des encensoirs pleins de charbon qu’ils font tourner au-dessus de leurs têtes.
Longue montée d’escaliers dans le brouillard. Un vat sur pilotis apparaît vaguement dans la blancheur. Je reste en face du temple, les bras ballants, la respiration réchauffée. Derrière moi arrive un moine dans son étole safran. Il tient un paquet de cigarettes, manifestement acheté en bas. Je souris de voir qu’il brave cet interdit mais pas celui qui l’empêche de porter des chaussettes ou un pull. Lui ne sourit pas. Gêné, il essaie de cacher sa main dans les plis de sa robe. Sous le vat, se met à rire doucement un coreligionnaire que je n’avais pas vu et qui attendait.

Je reprends le chemin de l’hôtel, déterminée à obtenir qu’on me fasse bouillir de l’eau pour la douche. Près du brasero, trois jeunes blancs se réchauffent. Dos à la porte, ils ne me voient pas entrer. L’un d’eux, une cigarette pas encore allumée entre les lèvres, essaie de faire rire les enfants de l’hôtel en gobant l’air comme un poisson. Les gamins restent pétrifiés, le visage sérieux, et c’est moi qu’il fait rire.
On se présente, on compare nos emplettes. Je montre ma tête-de-sous-commandant-Marcos avec mon passe-montagne. Mes chaussettes écarlates. Et grande fierté : le parapluie rouge et bleu. Ils demandent s’ils peuvent venir prendre une douche dans ma chambre ce soir. Oh oui, trois jeunes hommes nus dans ma chambrette ! De quoi réchauffer l’atmosphère.

Hier, dans le bus, Thong en a eu marre de mon absence de motivation à faire la conversation. Il est allé s’asseoir près d’une jeune fille dont il avait l’air épris, tout chose qu’il était à lui caresser furtivement les cheveux de ses mains gantées.

La douche ! Un seau d’eau brûlante à faire durer le plus longtemps possible par ces cinq degrés ambiants.
Debout dans la bassine, trouver astucieux de réutiliser l’eau déjà écoulée, de plus en plus tiède. Puis quand la situation est désespérément en train de refroidir, se résigner à plonger la seule et unique serviette dans le seau et s’en vêtir.
Oh que c’est bon, la moitié du corps gelé, l’autre écrevisse ! Faire durer jusqu’à ce que le froid ait pris possession de toute l’eau. Se sécher avec le sin, enrouler les cheveux dedans et se glisser sous le tas de couvertures, hilare de préférence. Et être là, être là, être là. Dans cette chambre pourrie d’un hôtel chinois de la ville la plus reculée d’un pays auquel on ne comprend rien.

Soir
Près du brasero, la petite fille et la grand-mère de l’hôtel m’apprennent des mots. Tin’, cow, houa, papancow… On se marre, surtout quand j’essaie de dire m’ (main) – impossible à transcrire : le son « ain » fermé, la langue remontée au palais dans la gorge.
– M’.
– Mmmmain ?
– Man ?
– M’ !
– Maïnn ?
– M’ !!
– Mm’ ?

On rigole.

Le guide d’un nouveau groupe de Français nous rejoint près du brasero. Intéressé par mes intentions historiques et radiophoniques… Si je le paye très cher, il peut traduire en français tout ce que je voudrai. Il me propose de m’emmener sur le bateau de son groupe de Hasta à Muang Khoua après-demain. Ou bien de profiter de leur minibus qui redescend à vide à Udom Xai, moyennant un petit billet. Je vais dire oui pour le bus. Le bateau, c’est exotique, mais glacé, et bourré de sept falangs dont je comprends la langue, hélas !

16 février

Phongsali
J’ai marché vers Hat Sa une bonne partie de la journée. Visibilité : cinq mètres. Le sol, une patinoire : boue, boue, boue.

Je croise quelques femmes qui marchent à pas de fourmi, leur hotte chargée de bois. On s’entend arriver bien avant de se croiser. Puis une forme émerge du blanc. Elles disent quelques mots à mon intention et, à trois mètres, identifient que mon visage est celui d’une falang et restent interdites.
Sur le bord de la patinoire, quelques stèles chinoises à l’abandon. Au pied d’un arbre, des offrandes précieuses : fleurs, réceptacle en bambou tressé en forme de corne d’abondance, rempli de riz et de végétaux, longues feuilles de plantes sauvages très vertes et luisantes d’humidité… Tout est frais du matin.

Après trois heures à patiner d’un bon pas, j’arrive à un village. Un homme, debout dans le blanc, semble m’attendre. Comme il comprend ma question mais moi pas sa réponse, il se penche pour dessiner dans la boue avec son index.
– Phongsali : six. Hat Sa : quatorze.
– Quatorze !

Moi qui pensais manger mon riz là-bas et me faire ramener par un véhicule moyennant dix ou vingt mille kips… J’ai trop faim. Je marche encore quelques dizaines de mètres pour ne pas embarrasser l’homme en restant sans parole près de lui, et m’asseois sous un panneau abrité par un petit toit, au sommet d’un gros tas de pierres humides. Je sors le sac en plastique qui contient le riz encore un peu tiède – grande joie du corps qui s’apaise.
J’entends une silhouette s’approcher. Elle émerge du brouillard, accompagnée par un chien tranquille. C’est une très belle jeune femme. La chevelue couverte d’une serviette rose fluo. Visage très plat, ovale. Surprise de me voir là, inquiète aussi. Puis elle identifie le riz : je me suis arrêtée pour manger, c’est quelque chose qu’on peut comprendre partout dans le monde. Le chien aussi identifie le riz : c’est quelque chose que tous les chiens du monde savent. Il se poste à dix mètres et me fixe en attendant les restes.
Pour être admise partout : toujours être occupée par une activité quotidienne. Manger, recoudre le sac, sécher le sin au-dessus du brasero, me masser les pieds, manger encore, lire, écrire, fumer même.
La jeune femme reprend son travail : remplir un grand sac de jute avec des pierres du tas. Une fois son sac plein – qui doit peser pas loin de cinquante kilos –, elle le charge sur son épaule en gémissant de manière presque inaudible, et l’emmène dans un endroit un peu en hauteur qui n’apparaît pas dans le blanc mais dont j’entends les sons, à travers le silence presque de neige. Des voix d’hommes et des coups frappés régulièrement sur de la pierre. Ils construisent quelque chose.
Je reste suffisamment longtemps pour observer trois allers-retours. À la fin, l’animal est à mes pieds. C’est une chienne allaitante. Quand je suis rassasiée, je lui jette le reste de riz, qui atterrit dans un creux entre deux pierres. Elle se met à fouir et à lécher la caillasse. Je me lève pour reprendre la route. Je rentre à Phongsali.

17 février

Oudomxay
Rendez-vous était pris avec le chauffeur du minibus pour dix heures et demie. Il déposait ses touristes à Hat Sa et repassait me chercher. Il est midi et quart et il n’est toujours pas là. J’imagine que je dois me résigner à ne plus l’attendre… Mais j’ai du mal à croire qu’un Lao ne respecte pas sa parole. Je pourrais rester dans l’entrée de l’hôtel près du brasero jusqu’au soir, je continuerais à l’attendre, à me dire qu’il a dû avoir un problème.



Quatre heures plus tard
Il finit par arriver. Souriant, tout excité et couvert de boue. Il tremble de la joie d’avoir sauvé son gagne-pain du précipice. Au retour d’Hat Sa, dans un virage où j’ai failli disparaître aussi – mais à pied – il a perdu le contrôle du van jusqu’à s’arrêter en équilibre au-dessus du vide. La catastrophe évitée de justesse grâce au portrait porte-bonheur du prince Sisavang Vong dans la boîte à gants.
ll n’en revient pas de la gentillesse des indigènes, lui pur Lao Loum de Luang Prabang. Comment ils ont accepté facilement, à cinq ou six, de tirer sur les cordes ! Comment ils se sont salis pour lui ! Comment, sans comprendre les mots, ils se sont compris dans les gestes ! Comment ils ont sauvé sa vie de la misère : ce minibus, c’était toutes ses économies et celles de son père réunies, l’investissement pour l’avenir ! Comme ces gens étaient bons !
Ensuite, en route vers Udom Xai, on a eu huit heures bien tassées pour s’expliquer la différence entre nos mondes. Les esprits des ancêtres qui existent ici, mon impuissance à trouver les rites qui conviennent à la mort de mon grand-père – je pleure discrètement en regardant le paysage –, les méfaits du tourisme au Laos et l’impossibilité pour un Lao de voyager, la deuxième guerre mondiale, le 11-septembre, la signification de la hauteur des maisons – à étage, Lao Teung ou Lao Loum, au ras du sol, Hmong ou Lao Soum, dit-il.

18 février

Udom Xai
Jour du mal au ventre des règles. Qui ne viennent pas. Lire au lit, dans la pension chinoise, ce petit livre très à propos que Claire m’a confié. Une jeune meneuse du mouvement étudiant chinois fuit Tien An Men un peu malgré elle et se fond dans la montagne pour en devenir l’âme.

Le corps reposé et fatigué.

En fin d’après-midi, je sors. Il faut bien se sustenter !

Je pars marcher au ralenti, la semelle des tongs traînant dans la poussière.
Un peu à l’écart du centre, devant sa maison, une femme tisse sur un grand métier. La quarantaine au corps moelleux de femme qui a enfanté, bien droite sur son tabouret poli par les années de frottement du sin, le chignon soigné et la veste en soie – qu’elle a peut-être tissée elle-même. Autour d’elle, deux jeunes femmes assises sur des chaises basses en plastique brodent et un jeune homme rêvasse.
Comme je reste bouche bée dans la tiédeur à regarder les gestes lents de la mère, elle m’invite à m’approcher et à m’asseoir. On reste là, longtemps. Moi voûtée sur mon petit siège à me faire oublier, eux à me montrer leur vie quotidienne, sans un regard. La mère tisse un grand drap blanc, qui sera peut-être teint plus tard de ce noir bleu des habits traditionnels. Ses mains souples font glisser la quenouille d’un côté à l’autre, puis elle tasse le tissage en faisant glisser un peigne intégré au métier. Ses pieds nus poussent alors sur les pédales pour activer un mécanisme qui inverse la trame : les fils du haut passent en bas et inversement. La quenouille file dans l’autre sens. Le métier produit des bruits de voilier, bois frotté, bois claquant, grincements de cordages, glissement feutré du gros fil. Dans le soleil rasant, cette activité douce et paisible ramollit les muscles et fait tomber les paupières.
Resto avec vue sur l’animation de la grand-rue. Je suis la seule cliente. Ils s’y sont mis à cinq ou six pour improviser mon repas. Une dame autoritaire explique aux jeunes cuisinières ce qu’une falang comme moi veut manger. De ce conciliabule sortent de grandes exclamations et une omelette aux herbes, à la tomate et au poivre. On ne me donne pas de baguettes mais une fourchette et une cuiller, signe que je vais payer le prix fort. Ici, je suis riche. Même si je suis mal habillée, on voit bien que je suis blanche. Et l’argent change de mains. Chaque jour au compte-gouttes, les billets-gagnés-à-travailler-dans-la-culture-française viennent irriguer la vie quotidienne-des-commerçants-d’un-des-pays-les-plus-pauvres-du-monde.
Au milieu du flux permanent de scooters, les couples de blancs suants passent à pied sur la route, en sandwich dans leur barda. Sur le dos, les sacs plus hauts que leurs bustes, comme des coquilles d’escargot. Sur le ventre, les petits-sacs-pour-la-journée. C’est l’arrivée d’un bus. Ils vont de la gare routière à la meilleure guesthouse indiquée dans le guide. En général, la femme tient le Lonely Planet et pilote les opérations. C’est elle qui montre du doigt la direction à suivre. Il passeront la nuit ici, pour repartir demain matin à l’aube en gardant d’Udom Xai l’image d’une grosse route, de scooters et d’un marché chinois.

On m’apporte un petit bol de bouillon de soupe de bambou au poivre avec une sorte de ciboulette hachée.

Tout à l’heure, au sauna en lattes de bambou tressées. Pénombre et vapeur aromatisée aux herbes mystérieuses. Trois petites femmes marron d’à peine vingt ans. Debout sur les bancs, dans un angle, blotties ensemble près de l’arrivée du chaud, les jambes écartées pour que l’humidité brûlante caresse leur sexe. Un sin noué au-dessus des seins pour deux d’entre elles, à la taille pour l’autre. Sourires rouges de bétel et cheveux noirs dégoulinant en longues anglaises de chaque côté du visage. De temps en temps, elles se raclent fort la gorge et crachent sur les murs, par terre, sur la porte, même. Elles scrutent toutes les parties visibles de mon corps, sans pudeur.

Le bouillon, froid maintenant, est gras d’une viande. Du porc ?

Ce monde de plus en plus peuplé, souple et lumineux, grandit avec moi et prend sa force. J’écris pour vous, que j’aime avec tendresse et qui ne voyez pas – ni ne savez même – où je suis. Est-ce que vous imaginez les trois petites jeunes femmes ?

Après un long temps ensemble dans le sauna, on en est presque à se montrer nos différences, nos similitudes. Et j’aurais beaucoup de questions à leur poser : où part le sang de leurs règles ? Comment on fait l’amour et comment on accouche ici ?
Sans prévenir, un mari entre dans le sauna. Il crie, autoritaire : il faudrait peut-être qu’elles songent à se magner ! Stoïques, les yeux baissés mais le coin des lèvres rieur, elles attendent que l’orage passe. Le mari sort. Mais un autre prend la relève. Alors là-dedans, ça vient ? Là, elles se concertent du regard et s’affolent.
Elles finissent par le suivre. À travers la vitre embuée, je devine qu’elles entreprennent de se rhabiller. Trop curieuse, je sors aussi. Gelées dans le vent, houspillées par les maris qui les attendent en bas sur leurs scooters, elles enfilent d’abord une pièce de tissu bleu-noir, qui cache leurs seins, maintenue par une bandoulière de fils tressés. Par-dessus vient une veste boutonnée très ajustée, ornée de broderies compliquées et multicolores. Une jupe très courte, plissée. En dernier vient la coiffure. Un premier diadème de tissu orné de pièces de monnaie et de cupules chromées terminé par deux longs liens, un de chaque côté de la tête, dans lesquels elles enroulent leurs cheveux séparés sur l’arrière comme pour faire des nattes. Puis une autre pièce de tissu compliquée, très ornée de métaux et de broderies. Placée par-dessus, elle cache la chevelure entière et forme derrière la tête un disque vertical.
Je les regarde se dépêcher, ébahie du savoir-faire pour se parer. Moi, avec ma serviette fluo en paréo, humide dans le vent, je bois le thé froid et rouge offert par la maison. Les femmes me sourient. Leurs hommes me matent d’en bas et se marrent. Elles les rejoignent en courant. Je retourne dans la buée, comme on sort d’un rêve.

Nuit
Chambre de pension chinoise habitée par des travailleurs chinois bruyants, accros à l’Internet – pour discuter avec leurs familles chinoises via la webcam chinoise – et aux putes chinoises que j’entends glousser à travers la cloison (chinoise).

Une centaine des châtaignes d’un demi centimètre de diamètre comme dîner, allongée sur le lit.

19 février


Udom Xai
Matin

Le jour des règles, cette fois, vraiment. Du sang dans les draps, entre les
cuisses. Foncé, épais. Rêves longs, peuplés de gens nouveaux que j’oublie
au réveil. Un homme jeune avec des chicots noirs, que j’aimais
simplement.

Tristesse ce matin en m’occupant de mon corps. Masser, laver, oindre,
habiller soigneusement avec le tee-shirt propre. Me revient à voix haute
cette phrase de Christoph, avec son accent et ses tournures de phrases
délicieux :
– Ce sont les personnes faibles qui peuvent faire du mal aux enfants.
Il m’a prise dans ses bras, comme j’avais besoin d’être consolée. Un bon
souvenir, celui d’être avec lui un peu à côté des choses, du monde, comme
protégée derrière une vitre.

Temps gris et humide, mais pas très froid. Un temps à monter au vat, faire
un vœu et remercier. Un temps à marcher en suivant la rivière.



Après-midi
Des camions déversent un dégueulis de marchandises qui sentent le
caoutchouc au nouveau talat en béton, immense, peuplé de vendeurs
chinois et de plastique, sans clients. J’explore ça en cherchant à acheter des
fruits. Sous une halle, toutes les marchandes de légumes sont assises en
rang, tournées dans la même direction, vers un écran fixé en hauteur qui
diffuse la télé chinoise. Quelques produits frais, tous importés –
parfaitement calibrés et exotiques : batavias, pommes, oignons.

Quelques heures plus tard, je me balade sur les sentiers informels tracés
entre les maisons, ceux qui structurent la ville en y établissant des règles de
circulation invisibles. Près d’une école, une dame vend des sachets de
bananes chips. Je lui en achète un stock. Comme elle me voit partir sur un
sentier :
– Talat ! Talat !
Et elle m’indique la direction opposée au marché que je connais. Bon. Je
ne dois pas comprendre ce qu’elle dit. Mais pourquoi ne pas aller par là ?
Je suis les méandres de la piste la plus creusée, dans la poussière. Ils
conduisent à un ponton en bambou qui surplombe un étang. Dessus, un
enfant accroupi pêche des nénuphars. Au bout du ponton, un passage entre
deux maisons et, tout d’un coup, le marché ! Le vrai, celui à la nourriture
variée, avec les voix douces, les aliments inconnus en petits tas, le
pépiement des femmes et le son froissé des sacs en plastique qu’on
accroche au bout de bâtons pour chasser les mouches.
J’y mange une soupe de tofu au sang.

Soir
Au coucher du soleil, en haut de la colline du stupa, Noy le moine novice
m’explique à quoi servent les maisons miniatures qu’on voit autour des
monastères. Elles sont habitées par les esprits des ancêtres, qui peuvent y
vivre pour l’éternité – ou jusqu’à ce qu’ils en aient marre, je n’ai pas bien
compris. Pendant qu’on discute, un groupe de gens hilares monte au vat en
portant une sorte d’arbre dont les feuilles sont remplacées par des billets de
banque.
– Qu’est-ce qu’ils fabriquent ?
– La nuit prochaine, c’est la troisième pleine lune de l’année, makha busa.
Alors après-demain, c’est la fête ! On célébrera les paroles de Bouddha à
ses disciples, avec des cadeaux pour les morts et des prières. En même
temps, on fêtera l’anniversaire du stupa. Et le soir, on fera une procession
avec des bougies.
– Mais qu’est-ce que c’est, cet arbre qu’ils portent ?
– C’est des cadeaux. Tout ce qui est suspendu dans l’arbre, c’est des
cadeaux : de l’argent, des crayons, des gâteaux... C’est une fête
importante. Tu devrais rester ici, avec nous.

Oui, je vais rester.

20 février

Udom Xai

Brumes d’un matin de règles, encore. Bien rouges, maintenant. Une
nouvelle tache dans le lit.

Je marche avec Ray l’Irlandais une douzaine de kilomètres jusqu’à un
village dans la montagne – et retour.
Alors qu’on longe une petite rivière, traversant d’un côté à l’autre
indéfiniment pour suivre le sentier, on entend le cri d’un cochon qui se fait
manifestement égorger. Ray, tout excité :
– On y va, on y va ? On va voir ? J’ai toujours rêvé de voir ça !

Au premier village qu’on croise, on s’arrête pour manger une soupe de
nouilles dégueulasse. Une procession qui porte un arbre à billets de makha
bousa avance vers nous au son du tambour, des claquements de mains et
des cris. Un homme s’agenouille et nous tend une coupe pour nous
proposer de faire un don. Oui, bien sûr ! Mais comment ? Ray se gratte la
tête en ricanant :
– Oh my god, oh my god, oh my god !
Je monte mes billets en prière devant mon front.
On n’a pas l’air très dégourdi ! Est-ce qu’on doit s’agenouiller ? Est-ce
qu’on doit dire quelque chose ? Est-ce qu’on doit se joindre à la
procession ? Tout le monde rit de notre maladresse. On dépose nos billets
dans la coupe. Explosion de cris de joie, d’applaudissements, petites
danses, rires. Un tel bonheur d’apprendre à donner !





Un kilomètre plus loin, on se fait happer par une grande tablée ivre morte
et surexcitée qui nous fait boire cul sec laolao et bière, et nous gave de
gâteaux de riz gluant sucré à la noix de coco. Puis on nous fait danser au
son du tambour cette étrange danse lente où on piétine et où on tourne les
mains. Un peu éméchés, on essaie de s’éclipser, mais une dame nous prend
par la main et nous entraîne au vat, à quelques centaines de mètres de là.

Sur des nattes, les gens déchaussés sont assis devant des maisons
miniatures multicolores, ornées de guirlandes brillantes et d’arbres chargés
de billets. Devant les maisons, des plateaux d’offrandes.

Quelques jeunes moines orange souriants. Sourires et peu de paroles. On
nous invite à nous installer sur les nattes. Sérénité, lumière, couleurs. On
reste longtemps à se bourrer de friandises, qu’on nous offre dans de
grandes coupes dorées. C’est la nourriture que les esprits ont déjà
consommée. Je suis très impressionnée.

– Viens, on y va !
Ray m’entraîne.

En pleine cagna sur le chemin, on se doute bien qu’on va arriver quelque
part : on dépasse des femmes qui retournent manifestement vers leur
village après le marché d’Udom Xai. Elles portent des charges très lourdes,
mais refusent catégoriquement que je les aide.



À l’entrée du village, on s’est assis longtemps, à contempler la vie qui se
passait là sans nous et à ruminer notre soif. Quand on s’est décidé à
s’avancer, tout de suite un homme nous a invités à nous installer près de
lui. Assis sur des tabourets très bas – plus haut pour l’homme, mais
quasiment une simple planche sur le sol pour la femme – près du père de
famille qui pelait des lianes pour fabriquer des cordes, on s’est laissé offrir
des fruits astringents, qu’on devait tremper dans une poudre de piment. Les
enfants restaient à l’écart et nous dévisageaient. Pleurant et reniflant à
cause du piment, on a tous beaucoup ri de mes grimaces buccales et de mes
yeux de merlan frit devant Ray qui avalait même les trognons et
m’exhortait à l’imiter – ce que j’ai fait et dont j’aurais mieux fait de
m’abstenir, à en juger par ce gratouillis persistant dans l’œsophage.
Au point d’eau, une femme ridée comme une vieille pomme, les dents au
bétel, remplit sa bouilloire dans le vent et la lumière.
Une chienne nous attaque comme je m’approche pour voir ses petits. Trois
petits garçons jouent à un jeu de palets dans la poussière. Un palet lancé
doit en décaniller un autre installé un mètre plus loin. Lancer à la main,
mais aussi au pied. Ils visent juste à tous les coups. Un jeu sans enjeu.

Voyager avec un homme me repose de cette part masculine qui n’est pas
réellement moi mais que je dois aussi assumer si je veux qu’on ne me juge
pas en tant que femme seule.
Ray marche pieds nus, boit l’eau de rivière qu’on lui offre dans un bidon
d’huile de moteur, pointe les moines avec ses pieds, parle très fort –
comme un Américain qu’il a l’air d’être – et imite bien les petits cochons
noirs.