10 février

Luang Prabang/Matin
Réveillée cette nuit à une heure. J’en ai profité pour écouter la Nam Khan
en mangeant mes pruneaux et en lisant à la bougie la liste effroyable des
maladies tropicales pour me convaincre que le paradis n’existe pas.

Au matin, en effet, le paradis n’existe pas. Les blancs ont réinvesti le
centre historique, comme au bon vieux temps des colonies. On s’y balade
entre soi en pantalons thaïs et débardeurs décolletés, on y commande en
anglais Nescafé et pancakes, avant d’aller à la boutique d’aventures acheter
un trek à dos d’éléphant. L’Occident fait la loi, au point que j’ai du mal à
trouver ma soupe de nouilles du petit déjeuner.
Quand j’apprends qu’un vélo se loue cinq dollars la demi-journée, je perds
patience ainsi que la face en exprimant haut et fort que Luang Prabang est
devenue folle, qu’elle ne se respecte plus. Traiter les étrangers comme un
troupeau de dollars ambulant, c’est devenir cynique, ce que je ne souhaite
à personne ! De là à céder tout ce que vous avez pour un peu d’argent, il
n’y a qu’un pas, et qu’est-ce que vous ferez quand vous n’aurez plus rien et
que vous dépendrez pour votre survie de nos dollars, et bla et bla et bla, on
ne m’arrête plus...

Ne pas rester trop longtemps à Luang Prabang.



Pour retisser mon lien à la ville brisé par la colère, je vais me mettre à nu
entièrement et me laisser manipuler et masser par une jeune femme
inconnue dans une maison traditionnelle inconnue, loin du centre-ville.
La masseuse a les mains froides et utilise un baume collant qui sent le
benjoin. Elle me pétrit avec énergie, comme un chaton sur un pull en laine
avant de s’installer. Elle désarticule mes membres un peu dans tous les
sens, écarte mes jambes sans souci de ma pudeur, puis me fait
consciencieusement craquer toutes les vertèbres avec beaucoup de savoir-
faire, malgré son jeune âge. Sa sœur, enceinte, passe souvent la tête dans
l’entrebâillement de la porte et se plaint de nausées, en caressant son ventre
encore plat. Dehors, une chatte en chaleur nous fait rire, ma masseuse et
moi.

Les femmes laos semblent glisser sur le sol. Je m’entraîne à marcher
comme elles, lentement, en faisant passer le poids du corps d’un côté à
l’autre sans me propulser en avant, ni que les bras pourtant libres fassent
balancier.

Nuit
À la tombée de la nuit, la prière des moines orange me guide vers une allée
discrète près de la rivière. Ici aussi, à l’écart des pagodes restaurées à l’or
fin pour les touristes avides de patrimoine, on pratique. Le temple est très
rudimentaire, orné de peintures colorées et naïves qui racontent la vie du
Bouddha. Dans la salle, une quinzaine de novices assis par terre, emmenés
par un vieux moine.
Longtemps, ils chantent, dos à l’entrée, tournés vers les statues du
Bouddha. Leurs voix graves et litaniques emplissent le corps de vibrations.
Un son collectif à tons multiples traversé par des vagues de variations. La
lumière orange du soleil couchant devient bleue. Comme hier à l’arrivée, je
suis secouée de sanglots.

Après la prière, un novice d’une quinzaine d’années vient passer un peu de
temps avec moi. Il essaie de m’expliquer de quoi il est question dans le
chant.

– Pâli ! Pâlilanguet’ ! 
Il me dit ça sur le ton de l’évidence. Mais je ne connais pas pâlilanguet’.

– Ah ! Pâli language ?
La langue de la « doctrine des anciens », celle du bouddhisme theravada.
Mais que disent ces chants ? Nous n’avons pas assez de langage en
commun pour que je l’apprenne. Alors on s’échange un cours de langue.
Maintenant, je peux répondre poliment khwaï iyen, « j’apprends », quand
on me demande si je parle lao. Au moment où je vais m’en aller, il me dit
d’attendre et court chercher quelque chose dans son dortoir. Il revient en
me tendant une planchette de bois d’une dizaine de centimètres de côté sur
laquelle est peinte en doré une main de Bouddha. Paume ouverte, pouce et
index qui se rejoignent. Symbole de l’enseignement.
– C’est pour toi.