11 février

Luang Prabang/Station de bus
Levée à six heures avant la maisonnée. Le sac déjà sur le dos, je regarde un
moment les enfants de la famille par la porte entrouverte de leur chambre,
paisibles sous la moustiquaire carrée, éclairés par le bleu d’un néon oublié.
Au bord de la route, j’alpague un couple de jeunes Israéliens pour partager
la course vers la gare des bus. La peau couleur endive, l’air malade, serrés
l’un contre l’autre, alourdis par des sacs plus hauts qu’eux, ils me
regardent comme des proies traquées pendant que je leur propose de
diviser les frais. Ça turbine dans leur cervelle pour débusquer l’arnaque
forcément camouflée derrière la simplicité de ma proposition.

À la gare routière, le guichetier m’apprend à demander un ticket et me
conseille une cabane à nouilles en attendant le départ. J’y mange en
compagnie de deux petits hommes de la forêt. Ils me proposent de partager
leur riz, celui qu’ils ont apporté pour accompagner le poisson grillé servi
ici. L’offre est sincère, pourtant ils en ont à peine assez pour eux-mêmes.
Paroles rares, douces, à peine audibles, caressantes comme les pépiements
des femmes entendues à Kep, un soir de nuit noire. Dans les ruines des
maisons coloniales où, le jour, paissaient les vaches, entre les impacts des
balles de kalachnikov, les bouts de murs arrachés par les chars et les
huisseries volées par les Vietnamiens, une trentaine de femmes préparaient
la soupe de riz. Dans l’obscurité, même le clapotis de la mer prenait le pas
sur l’apparition de leurs voix. Les syllabes bondissantes des petits hommes
d’ici ont la même absence de tonalité.
La soupe est délicieuse.
Bien après l’avoir terminée, je suis encore là, à me laisser boucaner par la
graisse épaisse des poissons qui grillent à l’entrée de l’échoppe.

Dans le song tao
Les poignets d’une vieille dame, ornés de saï sin : trente-deux bracelets de
coton blanc – seize par bras – qu’on noue pour raccrocher les esprits
baladeurs de la personne à son corps, par exemple avant d’entreprendre un
voyage important. Quel sens a ce voyage pour elle ? Est-ce qu’elle rentre
au village après avoir vendu quelque chose de précieux ? Un animal tué
dans la forêt, peut-être ? Des plantes ? Une pièce de coton noir tissée sur
son métier ? Je lui demande la permission de prendre une photo.
Un couple de blancs arrivent, qui parlent très fort et ne voient rien autour
d’eux. La femme, en me regardant à travers ses lunettes noires :
– Bonjour.
– Sabaï dii,
je réponds sans entrain.
Leur condition d’errants solitaires donne en général aux voyageurs une
envie commune de bricoler entre eux des relations éphémères : on fabrique
une bulle avec qui nous ressemble et on s’y repose un peu. Mais quand le
tourisme devient un phénomène de masse, établir un contact systématique
avec chaque étranger empêche de sortir de cette bulle. On voyage derrière
un écran, coupé de toute autre possibilité de lien plus ténue, plus fragile.
Recréer le confort d’un cadre familier – c’est ce que cherche cette
femme en engageant la conversation.


– Tu viens d’où ?
– Excusez-moi, mais je crains de ne pas avoir envie de discuter avec vous.

Son grand sourire à l’américaine reste figé le temps qu’elle assimile ce que
je viens de dire. Elle répète :
– Vous n’avez pas envie de parler ?
Comme je la regarde en souriant, elle se tourne vers quelqu’un d’autre et
l’entreprend de la même manière, avec plus de succès.
La vieille dame ôte sa veste. Elle est tellement menue que je pourrais faire
le tour de sa taille avec mes mains. Je lui montre l’image de ses poignets
sur l’écran. Elle se recule, lève les yeux vers mon visage, interrogative,
presque effrayée. J’essaie de sourire, mais je me détourne rapidement pour
qu’elle ne voie pas l’eau qui remplit mes yeux. Qu’est-ce qui m’a pris de
faire cette photo ?
En route, on s’arrêtera souvent pour regonfler les pneus ou pour faire
monter des passagers. On en profitera tous pour se dégourdir les jambes ou
pisser sur le bas-côté, les hommes debout dans un fourré, les femmes
accroupies, le sin passé au-dessus des épaules et calé sous le menton. La
vieille dame, elle, se tiendra à l’écart. Dos au groupe, elle comptera et
recomptera les billets d’une liasse tirée de sa chemise.



Soir/Nong Khiaw
Au moins cent blancs pour un village de cette taille : on ne voit plus que
nous, grands, bruyants, clinquants. Des prix multipliés par trois, quatre,
cinq, par rapport à mon premier voyage.
Je dors dans une chambre contiguë à celle d’un couple. Séparées par une
cloison de bambou tressé, ou plutôt rapprochées : cachés, ils parlent très
fort de choses très intimes et très inintéressantes. L’homme s’exprime en
français avec un fort accent – italien ? La femme lui répond en – hébreu ?
Comme je signale ma présence, ils font semblant de ne pas m’entendre. Je
vais frapper à leur porte :
– Bonsoir, excusez-moi, vous savez que les cloisons sont très fines ?
– Ici, les gens vivent en communauté. Il n’y a pas d’intimité dans ce pays.
On partage tout.

Connard.
– Peut-être est-il un peu tôt pour dire qu’on forme une communauté ?
Il se met à ricaner et se redresse pour m’intimider. C’est vrai qu’il est très
grand. Moi, je ne dis plus rien, je fixe ses yeux fuyants en pensant au rêve
que j’avais depuis quatre ans de retrouver ici cette petite fille – grandie –
qui m’avait appris à cueillir dans la rivière des algues à frire.



Le soir, sur la terrasse commune, ils ont une discussion avec une Anglaise
qui vit en Thaïlande. La voix de l’Israélienne monte progressivement dans
l’angoisse et la culpabilité pendant qu’elle essaie de justifier la politique
« intérieure » du gouvernement de son pays.
– ... Tous les Palestiniens sont des terroristes potentiels, tu sais, il n’y a
pas de paix possible...

Je mets mes boules Quiès. Où est le Laos ?