12 février

Nong Khiaw-Muang Khoua
Hier soir, je me suis promenée entre les guirlandes clignotantes des restaurants et des hébergements qui ont fleuri le long de la route principale. La nuit retentissait des rires tonitruants des jeunes blancs échoués ici grâce au merveilleux Lonely Planet qui certifie que le Laos est un pays « facile » et qui sert sur un plateau des circuits organisés pour une aventure sans danger : en dix jours, on « fait le Nord ». Excités par les quantités astronomiques de bouteilles de Beer Lao que leur pouvoir d’achat quasiment sans limite leur permet d’engloutir – bouteilles qu’on verra ce matin repartir par camions entiers à la consigne –, ils s’asseyent bras et jambes écartés, et parlent avec une suffisance qui me fait froid dans le dos.
Debout, dans leurs vieilles tongs, la chemise rosie par la poussière des routes, les « serveurs » sont là pour « servir ». Paysans reconvertis, aux doigts encore gercés par la terre et à la peau tannée, précautionneux et mutiques. Jamais ils ne regardent les clients dans les yeux plus d’une seconde, jamais ils ne répondent autre chose que « yes », jamais ils ne s’attardent à bavarder avec ces extraterrestres millionnaires.

Au réveil, ce matin, odeur de vase et de mort dans ma chambre et voix qui parlent hébreu de l’autre côté de la cloison.

Privée de lumière par les nuages, la pierre des montagnes pelées alentour est devenue noire. Un vent glacé. Aujourd’hui, les touristes n’iront certainement pas s’allonger sur leur serviette au bord de la rivière.

C’est l’heure où, après avoir balayé le sol en terre battue, on fait brûler les ordures. Devant chaque maison, un petit tas de feuilles, cartons, plastiques disparaît en fumée dans les poumons et fait inévitablement se racler bruyamment la gorge et cracher.

Un tour rapide au petit marché de légumes.
Des algues, des pousses de fougères, des herbes crues, des champignons, quelques piments. Pas grand-chose pour faire provision. Ça sera donc du riz et des bananes. Sur mon passage, on murmure « falang ! falang ! falang ! » en me montrant du doigt, comme si on n’avait jamais vu une blanche à Nong Khiaw.

À l’embarcadère, il n’y a que des occidentaux. La moitié cherche à monter à une heure d’ici, à Muang Ngoi, terminus du Lonely Planet. L’autre redescend à Luang Prabang. Moi, je veux aller beaucoup plus au nord, à Muang Khoua. Mais ce n’est pas possible, me dit le guichetier.

– Il n’y a aucun autre touriste intéressé… Pas possible… Le pétrole est très cher. Pas possible… Sauf si tu payes cent dollars.
Je n’ai pas le temps de monter sur mes grands chevaux : deux géants autrichiens au visage orné d’une barbe d’Indiana Jones et équipés comme pour grimper l’Annapurna m’écartent sans un mot du guichet et sortent chacun un billet de cinquante dollars de leur chaussette. Ils se retournent vers moi et, du haut de leurs deux mètres, se présentent :

– Moi, c’est Christian, et lui, c’est Christian. On t’emmène avec nous, si tu veux.
Au moment d’embarquer, surgissent de nulle part une trentaine de personnes affolées, avec enfants, bagages et provisions. Des habitants des villages des rives de la Nam Ou qui profitent de l’aubaine. Depuis combien de temps attendaient-ils que des énergumènes comme Christian et Christian tirent cent dollars de leurs chaussettes, eux qui n’ont pas d’autre moyen de transport que le bateau ?
Parmi les passagers, un vieil homme, avec pour tout bagage une grosse pierre prise dans un système de ficelles qui forme une anse. Il la porte comme moi mon sac.




Il fait très froid pendant le trajet. Comme je grelotte, Christian et Christian ont tiré de leurs sacs de géants des trésors de polaire dont ils m’ emmitouflent. J’ai l’impression d’être une reine momifiée. Bien droite sur ma petite chaise à l’avant du bateau, ensevelie sous des monceaux de pulls, je ris sous cape de la malice du pilote qui m’a assise là d’autorité : cette place d’honneur me vaut à la fois le respect des passagers et les éclaboussures dans les rapides.
Plus on avance, plus le bateau se vide. Les voyageurs descendent au compte-gouttes sur des plages pour rejoindre les villages cachés dans la forêt au-dessus de la rivière.
Au milieu de la journée, je profite d’un arrêt pour aller faire pipi dans un buisson. Sur la berge, trois hommes et deux femmes sont penchés sur un feu, occupés à cuire quelque chose dans des bambous. Les jeunes femmes, dignes dans les serviettes de bain fluo qui leur servent de châle, font des yeux ronds comme des billes en me voyant descendre du bateau. Elles croient que je m’arrête là.
Oui, si j’étais accompagnée, j’oserais demander au capitaine de jeter mon sac sur la berge et de me laisser. Mais je suis une femme seule et je passe mon chemin. Alors que je reprends ma place de reine, les gens de la berge sortent les bambous du feu, et les secouant en se brûlant les doigts, en font tomber des œufs durs.

Au crépuscule, Muang Khoua apparaît.
Alertés par le moteur du bateau, une quarantaine d’enfants hilares sont venus observer l’arrivée des falangs. Ils montrent du doigt la femme-momie flanquée de ses deux gardes du corps géants en hurlant de rire. Je ne me demande pas qui d’eux ou de nous est le plus exotique.
Cette journée était une frontière. Je suis enfin entrée dans un vrai pays, dur, fort.

Il fait très froid.