13 février

Muang Khoua
Christian, Christian et moi avons beaucoup ri en élaborant une théorie éthologique fumeuse qui établirait des catégories de blancs. Notre conclusion est qu’un « voyageur » ne se comporterait pas comme une liasse de billets sans volonté propre – ça, ce serait le « touriste » – mais comme un étranger qui prend des risques et planque l’argent de sa survie sous sa chemise.


Mes Autrichiens sont partis à l’aube vers la frontière vietnamienne. Pour les remercier de m’avoir payé le bateau, je leur ai donné la main de Bouddha du novice de Luang Prabang.

Je marche sur la route pour sortir du village. Les gens sur mon passage rient et pointent du doigt mon sac de khao niao, comme s’ils n’imaginaient pas que je puisse manger la même nourriture qu’eux.
Après vingt minutes, une toute petite femme me rattrape. Elle se met à marcher derrière moi. Je lui jette des coups d’œil. Veste d’uniforme à l’air vietnamien. Besace en toile de sac de riz dont la bandoulière s’appuie sur son front et qui contient un arrosoir. Elle porte des bottes, c’est la première fois que j’en vois.
Je m’arrête pour qu’on marche de front. Elle s’arrête aussi. Me sourit, me parle, me fait signe d’avancer. On reprend la marche. J’entends ses bottes qui raclent le sol et j’essaie de me caler sur ce rythme pour trouver une cadence qui nous serait commune. Mais vraiment, non, ça me gêne d’être devant. Je m’arrête à nouveau. Elle aussi, à trois pas derrière moi. Je lui fais signe de me rejoindre.

– Non, non !
– Si, si !
– Non, non !

Finalement, la voilà. Sa tête arrive au niveau de mon épaule. On passe devant des maisons où les gens se chauffent les mains au-dessus de petits feux. Malgré ce froid qui a l’air habituel, ils n’ont pas de cheminées. Les flambées se font dehors, ou sous un appentis accolé à la maison d’où la fumée s’échappe par le haut des murs ajourés.
La femme annonce notre arrivée par quelques mots, haut et fort. Tout le monde sourit et montre ma poche de khao niao.
On marche. Trop vite pour elle, trop lentement pour moi.
L’humanité partagée est là, dans toute sa force et son étrangeté. Nos corps en mouvement et nos yeux se parlent, avec pour seule musique le rythme de nos pas sur la route. Il ne pourrait rien y avoir de plus entre nous, sauf si je restais vivre là, ou si elle m’accompagnait dans mon voyage. Une langue partagée ne nous révèlerait rien, sinon des informations pour fabriquer un contexte.
Et pourtant, même si on sait que l’écho des mots de chacune reviendra comme un reflet dans un miroir, le langage s’impose.
Elle se met à parler. Beaucoup. Comme si je comprenais tout. Et elle me jette des regards entendus, en quête d’approbation. De temps en temps, je réponds en français. Moi aussi, je raconte quelque chose.
On finit par sortir de la zone urbanisée. Après ces soliloques, c’est le temps des questions.
Elle demande mon âge.

– Trente-deux.
Elle :


– Trente-neuf.
Elle me dit qu’elle va arroser son jardin. Et moi, où je vais ?


– Je marche.
Mauvaise réponse. Elle repose la question.

Je réfléchis à une réponse qui pourrait la satisfaire.

– Je viens de Nong Khiaw et je vais à Phongsali.
Elle est un peu étonnée, ce n’est pas la route de Phongsali. Mais au moins, c’est une réponse.

On marche en silence, longtemps.
Elle demande si j’ai un briquet.
Je sors de mon sac celui que j’ai acheté ce matin au marché. Elle le prend dans sa main. Elle veut le garder. Bien sûr, oui. Pourquoi pas ? (Je ne ferai pas le petit feu que je voulais pour manger le riz de la mi-journée en me réchauffant. Et alors ?)
Elle me sourit, le briquet disparaît dans la poche de sa veste militaire. Encore cinq minutes de silence. Au rythme de nos pas, je pense à elle, très hardie, dure, solide, souple, forte, sûrement mère de plusieurs enfants. Elle est née pendant la guerre, ici – à quelques kilomètres de Diên Biên Phu.
Elle montre mon coupe-vent.

– Tu donnes ?
Je ris.


– Je voudrais bien, mais j’ai déjà suffisamment froid comme ça !
Elle rit aussi. Elle tentait sa chance. Au moins elle aura le briquet. Tout d’un coup, le visage fermé, elle s’arrête. Je veux l’attendre, mais elle me fait signe d’avancer. Bon. Le protocole est rétabli. Je marche devant, elle derrière. J’essaie de l’attendre à nouveau. Je me retourne. Mais elle me fait des grands gestes pour que j’avance. Pendant quelques kilomètres, on marche comme ça.

Je me retourne de temps en temps. Elle me fait signe de continuer. À un moment, elle m’appelle, me montre : c’est là qu’elle tourne. Me remercie platement pour le briquet, les deux mains en prière devant le visage et le haut du corps courbé.
Je la regarde grimper dans les herbes mouillées de la colline. L’arrosoir bringuebale dans son dos.



Soir/Muang Khoua
Tout à l’heure, au retour de la marche, des gens m’ont invitée autour de leur feu.


– Nao ! Nao !
Froid ! Froid ! Je suis restée un long moment à me rôtir les mains. Pendant ce temps, les jeunes femmes fabriquaient des cocottes en papier avec des emballages de biscuits. Les hommes fumaient. De temps en temps, quelqu’un d’une maison d’en face s’approchait pour dire trois mots et rire.


Plus tard, de l’autre côté du pont suspendu, je rencontre Souk, qui se promène avec une jeune femme qu’il ne me présente pas et qui se tient en retrait, les yeux baissés. Il parle anglais avec l’accent américain. Son père, dit-il, travaille à l’hôpital, là, dans ce bâtiment en ciment qui a l’air désert. Lui, fait ses études à Phongsali. Et la fille ?

– C’est ma petite amie.
– Vous allez vous marier ?
– Non ! Certainement pas ! C’est juste comme ça !


La nuit est tombée. Tous les Laos sont autour de leurs feux, aucun ne m’invite. Je suis logée dans une chambre sans fenêtre ni volet. À peine quelques degrés au-dessus de zéro. Je me pèle.
Dans l’obscurité de la terrasse venteuse de ma guesthouse, j’essaie de manger la soupe qu’on vient de m’apporter. Nouilles farineuses, gros bouts de chou cru, tronçons de gingembre, queues de plantes – sans aucun assaisonnement. Au moins, ça fait plaisir, le touriste, ici, on s’en tape !