14 février

Bus Muang Khoua-Phongsali
Belle forêt primaire sur les hauteurs. Brûlis dans les vallées. Jungle secondaire de bambous bondissants. Collines pelées, parfois la végétation naturelle commence à reprendre, mais le plus souvent on plante des hévéas. À l’entrée des villages, des portiques auxquels sont suspendues des sculptures en forme d’armes : fusils, pistolets, kalachnikov, poignards, mines…

Brouillard épais, froid humide. Route cahotante de boue rouge. Ça grimpe, virages glissants, ravins. Trente kilomètres par heure est un grand maximum. Une journée entière dans le bus. Ce n’est pas désagréable, car il y a des vitres aux fenêtres qui protègent du froid, et la conversation de Thong. Chapeau de cow-boy surmonté d’un autre en paille, un beau sourire blanc et des ongles longs et propres, Thong entend bien profiter de ma présence pour pratiquer son anglais jusqu’à l’arrivée à Phongsali.
Ses parents sont Lolo, paysans de la montagne, à quelques kilomètres de la frontière chinoise. Ses parents font pousser du riz dans la montagne. Ils ne possèdent rien d’autre que ce qu’ils produisent. Là-haut, ils ne sont pas bouddhistes, ils ont beaucoup de dieux. Et ces dieux président à tous les actes importants de la vie. Pour te marier, tu ne peux pas prendre la personne qui te plaît : c’est l’astrologie qui choisit. En fonction de ton mois de naissance, tu as un animal pour totem, et ton époux doit être d’un signe compatible. Thong ne respectera peut-être pas la coutume, s’il se marie ailleurs, lui, le fils prodigue que l’État a envoyé à Luang Prabang faire des études de tourisme et de management. Il voudrait m’expliquer d’autres choses, mais il se dit limité par son mauvais anglais.
On somnole.
Il me propose de venir dans son village au mariage de sa sœur. Au nord de Phongsali – presque en Chine – il faut encore prendre un bus puis marcher une heure. Mille cinq cents mètres d’altitude, cinq degrés, un brouillard à couper au couteau. J’aurais plutôt envie d’une baignoire et d’une cheminée. Mais surtout, je ne suis pas prête à surgir dans un mariage avec mon sac à dos, ma peau blanche et ma féminité solitaire, même si c’est peut-être la seule occasion de ce voyage. Je n’y verrais que l’exotisme des grandes coiffes en tissu noir, les chemises brodées, les danses traditionnelles et les plats inoubliables…
Déjà, aujourd’hui, dans le bus, je suis très émue de traverser les nouveaux villages de montagnards récemment « incités » à descendre au bord de la route, d’y voir les femmes en costumes traditionnels, avec des coiffes à cupules argentées et pièces de monnaie, ou des chignons drapés dans des tissus brodés. Ça me suffit. Commencer un voyage prend du temps, beaucoup plus qu’un vol de quinze heures d’une face à l’autre de la Terre, et tant que je n’aurai pas confiance en mon corps debout, traversant la solitude en équilibre, je ne serai pas vraiment présente.


– Mariée ?
– Oui.

Avec moi-même, comme a dit Christoph. Christoph qui garde ma maison.

Somnoler.

Un gars monte dans le bus en portant une petite turbine à hélice. On voit ici au milieu des rivières des trépieds en bambou lestés de pierres, entre lesquels sont fixées ces turbines qui produisent l’électricité des villages.
Un ami de Thong se met à jouer de la guitare sans enlever ses gants. Chanson d’amour douce et mélancolique que tout le bus entonne.
Apercevoir le monde qui défile par la fenêtre. Bébés sur le dos enrobés dans des serviettes de plage fluo. Sur la forêt des pentes, comme une glu de lianes. En bas : les rizières – paille grise après la récolte.
Je mange mon riz, heureuse de porter cinq cents grammes de pruneaux.


Soir/Phongsali
Arrivée de nuit à la station de bus. Brouillard très froid. Thong part en scooter avec son frère après m’avoir serré la main.

Un gars :

– Tu prends le touktouk avec nous.
– Non, je vais marcher. C’est pas si loin, quand même.
– Si, c’est très loin. Quatre kilomètres. Tu prends le touktouk avec nous.
– Non, non.

Je suis plantée dans une flaque, à l’écart des autres voyageurs, dans l’obscurité, seule, gelée, le sac sur les épaules. J’essaie de réfléchir à la situation. Le touktouk arrive. Les gens s’affairent dans la lumière des phares à y tasser leurs bagages, cartons, paquets en tout genre. Ils vont partir. Et je veux rester là, dans la nuit d’encre et le brouillard, au milieu de nulle part ? Pourquoi ? Parce que je n’ai pas confiance ? Pourquoi je n’ai pas confiance ? S’ils prennent un touktouk, il y a une raison. Ils sont tous installés. Le touktouk démarre.

– Attendez-moi !
Je m’accroche à l’arrière du véhicule.

Quatre kilomètres, le gars n’a pas menti. Gentiment, le chauffeur me dépose devant le plus grand bâtiment de la ville, l’hôtel chinois de trois étages qui fait aussi discothèque. En attendant qu’on m’attribue une chambre, je me réchauffe au brasero autour duquel est blotti un groupe de Suisses – ou Belges – imbéciles au point qu’on dirait des Français. Pas contents de ceci ni de cela et bla et bla et bla. Mais ils ont un guide charmant qui me propose par deux fois de m’emmener demain danser dans un mariage : cette danse des mains, qu’on pratique à la queue leu leu.

La chambre est lugubre. Mais il y a trois petits lits, et donc trois couvertures. Inespéré !