15 février

Phongsali/matin
Brouillard dense et pluie glacée. J’ai passé la matinée à acheter parapluie, gants, chaussettes, passe-montagne. Les produits chinois qu’on trouve ici sont de la pire qualité. Et les commerçants – chinois aussi –, âpres au gain, supportent mal le marchandage. Ils essaient d’intimider les clients en faisant de grands gestes et en parlant très fort.
Des petites gens de la montagne négocient les mêmes articles que moi, au même prix, exorbitant pour eux. Beaux costumes « mao » en coton filé, teint, tissé et cousu main. La femme porte pudiquement une sorte de grand mouchoir par-dessus sa coiffe pour la cacher. Quelques fils tressés ornés de perles en plastique colorées dépassent dans sa nuque. Timides, effrayés par les marchands, ils se tiennent aussi près l’un de l’autre que la décence le permet, comme pour se rassurer mutuellement. Pieds nus dans la boue, l’homme et la femme tendent vers le marchand les chaussettes rouges qu’ils convoitent, en regardant par terre et en parlant à voix presque inaudible.
À la baraque à nouilles, une famille mange avec moi. Un des fils a un œil au beurre noir. Hurlant, gesticulant, faisant des gestes brusques et violents pour renverser sa soupe, il a vraiment l’air d’un enfant battu. Toute la famille parle fort et dur, ça ressemble plus à du chinois qu’à du lao. Mais la soupe est bonne et chaude avec une sorte de cresson.

Pensées cahotantes. Je commence à voir vraiment.

...

Un tel brouillard. Comment aller marcher sans me perdre ?

J’avais l’idée d’acheter une couverture pour en faire une veste, puisqu’ici, on ne trouve pas de pulls chauds. Je rêvais même que je lançais une mode. Mais un Chinois du marché m’a devancée et fabrique des manteaux pour les enfants en couvertures polaires à grosses fleurs colorées.

Dans un restaurant sur la grand-route, un homme sourd qui pousse des cris inarticulés lave les baguettes, assis à la meilleure table. Un autre, qui lui ressemble, désarticulé dans son costume trois-pièces de mafioso, les passe au sèche-cheveux.

Quatre jours sans me laver… À l’hôtel, j’ai négocié pour aujourd’hui une chambre avec eau chaude. Elle doit être prête à midi. J’attends près du brasero. Attendre, attendre, avoir un but. Mon but dans la vie : laver mes cheveux.

Les enfants de l’hôtel alimentent le brasero avec des braises des cuisines qui sentent le plastique fondu.

Hier soir, la discothèque – installée au troisième étage du bâtiment – résonnait dans ma chambre. Les boules Quiès n’y changeaient rien. Plaisir pourtant de regarder à la bougie la buée sortir de ma bouche. Plaisir d’avoir chaud sous la montagne de couvertures. Plaisir d’exister.

Hier dans le bus, je voyais Charli préparer un petit feu pour moi, petit feu de petit bois comme il sait faire. Et le sourire qui plisse la peau autour de ses yeux. Le sourire qui dit :
– Ce feu est pour te réchauffer.
Je suis venue ici et je le retrouve dans mon silence. Ma présence lui fait encore trop de place. En mangeant avec les gens, en restant près du feu, en marchant... Il y a cet endroit à côté de moi, qui est occupé.

Plus au nord, ça serait la Chine. Je n’irai pas. Pourtant, la logique du voyage, toujours avancer vers l’inconnu...

Midi. La chambre est prête. Une fête mentale, par anticipation de tout ce chaud qui va couler sur ma peau. En me laissant la clé, le jeune homme me dit :
– Au fait, il y a une coupure de courant. Pas d’eau chaude.
Ahahahah. Je suis au Laos !
Je me rabats sur la nourriture. Au genre de restaurant que j’avais repéré, j’arrive juste quand on vient de remplir les woks d’eau pour les nettoyer. La jeune femme sourde est désolée. Elle me dit de repasser dans l’après-midi. Ahahah. Phongsali !
Je pars marcher.
Sur la route, une nuée d’enfants armés de jouets qui ressemblent à des encensoirs pleins de charbon qu’ils font tourner au-dessus de leurs têtes.
Longue montée d’escaliers dans le brouillard. Un vat sur pilotis apparaît vaguement dans la blancheur. Je reste en face du temple, les bras ballants, la respiration réchauffée. Derrière moi arrive un moine dans son étole safran. Il tient un paquet de cigarettes, manifestement acheté en bas. Je souris de voir qu’il brave cet interdit mais pas celui qui l’empêche de porter des chaussettes ou un pull. Lui ne sourit pas. Gêné, il essaie de cacher sa main dans les plis de sa robe. Sous le vat, se met à rire doucement un coreligionnaire que je n’avais pas vu et qui attendait.

Je reprends le chemin de l’hôtel, déterminée à obtenir qu’on me fasse bouillir de l’eau pour la douche. Près du brasero, trois jeunes blancs se réchauffent. Dos à la porte, ils ne me voient pas entrer. L’un d’eux, une cigarette pas encore allumée entre les lèvres, essaie de faire rire les enfants de l’hôtel en gobant l’air comme un poisson. Les gamins restent pétrifiés, le visage sérieux, et c’est moi qu’il fait rire.
On se présente, on compare nos emplettes. Je montre ma tête-de-sous-commandant-Marcos avec mon passe-montagne. Mes chaussettes écarlates. Et grande fierté : le parapluie rouge et bleu. Ils demandent s’ils peuvent venir prendre une douche dans ma chambre ce soir. Oh oui, trois jeunes hommes nus dans ma chambrette ! De quoi réchauffer l’atmosphère.

Hier, dans le bus, Thong en a eu marre de mon absence de motivation à faire la conversation. Il est allé s’asseoir près d’une jeune fille dont il avait l’air épris, tout chose qu’il était à lui caresser furtivement les cheveux de ses mains gantées.

La douche ! Un seau d’eau brûlante à faire durer le plus longtemps possible par ces cinq degrés ambiants.
Debout dans la bassine, trouver astucieux de réutiliser l’eau déjà écoulée, de plus en plus tiède. Puis quand la situation est désespérément en train de refroidir, se résigner à plonger la seule et unique serviette dans le seau et s’en vêtir.
Oh que c’est bon, la moitié du corps gelé, l’autre écrevisse ! Faire durer jusqu’à ce que le froid ait pris possession de toute l’eau. Se sécher avec le sin, enrouler les cheveux dedans et se glisser sous le tas de couvertures, hilare de préférence. Et être là, être là, être là. Dans cette chambre pourrie d’un hôtel chinois de la ville la plus reculée d’un pays auquel on ne comprend rien.

Soir
Près du brasero, la petite fille et la grand-mère de l’hôtel m’apprennent des mots. Tin’, cow, houa, papancow… On se marre, surtout quand j’essaie de dire m’ (main) – impossible à transcrire : le son « ain » fermé, la langue remontée au palais dans la gorge.
– M’.
– Mmmmain ?
– Man ?
– M’ !
– Maïnn ?
– M’ !!
– Mm’ ?

On rigole.

Le guide d’un nouveau groupe de Français nous rejoint près du brasero. Intéressé par mes intentions historiques et radiophoniques… Si je le paye très cher, il peut traduire en français tout ce que je voudrai. Il me propose de m’emmener sur le bateau de son groupe de Hasta à Muang Khoua après-demain. Ou bien de profiter de leur minibus qui redescend à vide à Udom Xai, moyennant un petit billet. Je vais dire oui pour le bus. Le bateau, c’est exotique, mais glacé, et bourré de sept falangs dont je comprends la langue, hélas !