16 février

Phongsali
J’ai marché vers Hat Sa une bonne partie de la journée. Visibilité : cinq mètres. Le sol, une patinoire : boue, boue, boue.

Je croise quelques femmes qui marchent à pas de fourmi, leur hotte chargée de bois. On s’entend arriver bien avant de se croiser. Puis une forme émerge du blanc. Elles disent quelques mots à mon intention et, à trois mètres, identifient que mon visage est celui d’une falang et restent interdites.
Sur le bord de la patinoire, quelques stèles chinoises à l’abandon. Au pied d’un arbre, des offrandes précieuses : fleurs, réceptacle en bambou tressé en forme de corne d’abondance, rempli de riz et de végétaux, longues feuilles de plantes sauvages très vertes et luisantes d’humidité… Tout est frais du matin.

Après trois heures à patiner d’un bon pas, j’arrive à un village. Un homme, debout dans le blanc, semble m’attendre. Comme il comprend ma question mais moi pas sa réponse, il se penche pour dessiner dans la boue avec son index.
– Phongsali : six. Hat Sa : quatorze.
– Quatorze !

Moi qui pensais manger mon riz là-bas et me faire ramener par un véhicule moyennant dix ou vingt mille kips… J’ai trop faim. Je marche encore quelques dizaines de mètres pour ne pas embarrasser l’homme en restant sans parole près de lui, et m’asseois sous un panneau abrité par un petit toit, au sommet d’un gros tas de pierres humides. Je sors le sac en plastique qui contient le riz encore un peu tiède – grande joie du corps qui s’apaise.
J’entends une silhouette s’approcher. Elle émerge du brouillard, accompagnée par un chien tranquille. C’est une très belle jeune femme. La chevelue couverte d’une serviette rose fluo. Visage très plat, ovale. Surprise de me voir là, inquiète aussi. Puis elle identifie le riz : je me suis arrêtée pour manger, c’est quelque chose qu’on peut comprendre partout dans le monde. Le chien aussi identifie le riz : c’est quelque chose que tous les chiens du monde savent. Il se poste à dix mètres et me fixe en attendant les restes.
Pour être admise partout : toujours être occupée par une activité quotidienne. Manger, recoudre le sac, sécher le sin au-dessus du brasero, me masser les pieds, manger encore, lire, écrire, fumer même.
La jeune femme reprend son travail : remplir un grand sac de jute avec des pierres du tas. Une fois son sac plein – qui doit peser pas loin de cinquante kilos –, elle le charge sur son épaule en gémissant de manière presque inaudible, et l’emmène dans un endroit un peu en hauteur qui n’apparaît pas dans le blanc mais dont j’entends les sons, à travers le silence presque de neige. Des voix d’hommes et des coups frappés régulièrement sur de la pierre. Ils construisent quelque chose.
Je reste suffisamment longtemps pour observer trois allers-retours. À la fin, l’animal est à mes pieds. C’est une chienne allaitante. Quand je suis rassasiée, je lui jette le reste de riz, qui atterrit dans un creux entre deux pierres. Elle se met à fouir et à lécher la caillasse. Je me lève pour reprendre la route. Je rentre à Phongsali.