18 février

Udom Xai
Jour du mal au ventre des règles. Qui ne viennent pas. Lire au lit, dans la pension chinoise, ce petit livre très à propos que Claire m’a confié. Une jeune meneuse du mouvement étudiant chinois fuit Tien An Men un peu malgré elle et se fond dans la montagne pour en devenir l’âme.

Le corps reposé et fatigué.

En fin d’après-midi, je sors. Il faut bien se sustenter !

Je pars marcher au ralenti, la semelle des tongs traînant dans la poussière.
Un peu à l’écart du centre, devant sa maison, une femme tisse sur un grand métier. La quarantaine au corps moelleux de femme qui a enfanté, bien droite sur son tabouret poli par les années de frottement du sin, le chignon soigné et la veste en soie – qu’elle a peut-être tissée elle-même. Autour d’elle, deux jeunes femmes assises sur des chaises basses en plastique brodent et un jeune homme rêvasse.
Comme je reste bouche bée dans la tiédeur à regarder les gestes lents de la mère, elle m’invite à m’approcher et à m’asseoir. On reste là, longtemps. Moi voûtée sur mon petit siège à me faire oublier, eux à me montrer leur vie quotidienne, sans un regard. La mère tisse un grand drap blanc, qui sera peut-être teint plus tard de ce noir bleu des habits traditionnels. Ses mains souples font glisser la quenouille d’un côté à l’autre, puis elle tasse le tissage en faisant glisser un peigne intégré au métier. Ses pieds nus poussent alors sur les pédales pour activer un mécanisme qui inverse la trame : les fils du haut passent en bas et inversement. La quenouille file dans l’autre sens. Le métier produit des bruits de voilier, bois frotté, bois claquant, grincements de cordages, glissement feutré du gros fil. Dans le soleil rasant, cette activité douce et paisible ramollit les muscles et fait tomber les paupières.
Resto avec vue sur l’animation de la grand-rue. Je suis la seule cliente. Ils s’y sont mis à cinq ou six pour improviser mon repas. Une dame autoritaire explique aux jeunes cuisinières ce qu’une falang comme moi veut manger. De ce conciliabule sortent de grandes exclamations et une omelette aux herbes, à la tomate et au poivre. On ne me donne pas de baguettes mais une fourchette et une cuiller, signe que je vais payer le prix fort. Ici, je suis riche. Même si je suis mal habillée, on voit bien que je suis blanche. Et l’argent change de mains. Chaque jour au compte-gouttes, les billets-gagnés-à-travailler-dans-la-culture-française viennent irriguer la vie quotidienne-des-commerçants-d’un-des-pays-les-plus-pauvres-du-monde.
Au milieu du flux permanent de scooters, les couples de blancs suants passent à pied sur la route, en sandwich dans leur barda. Sur le dos, les sacs plus hauts que leurs bustes, comme des coquilles d’escargot. Sur le ventre, les petits-sacs-pour-la-journée. C’est l’arrivée d’un bus. Ils vont de la gare routière à la meilleure guesthouse indiquée dans le guide. En général, la femme tient le Lonely Planet et pilote les opérations. C’est elle qui montre du doigt la direction à suivre. Il passeront la nuit ici, pour repartir demain matin à l’aube en gardant d’Udom Xai l’image d’une grosse route, de scooters et d’un marché chinois.

On m’apporte un petit bol de bouillon de soupe de bambou au poivre avec une sorte de ciboulette hachée.

Tout à l’heure, au sauna en lattes de bambou tressées. Pénombre et vapeur aromatisée aux herbes mystérieuses. Trois petites femmes marron d’à peine vingt ans. Debout sur les bancs, dans un angle, blotties ensemble près de l’arrivée du chaud, les jambes écartées pour que l’humidité brûlante caresse leur sexe. Un sin noué au-dessus des seins pour deux d’entre elles, à la taille pour l’autre. Sourires rouges de bétel et cheveux noirs dégoulinant en longues anglaises de chaque côté du visage. De temps en temps, elles se raclent fort la gorge et crachent sur les murs, par terre, sur la porte, même. Elles scrutent toutes les parties visibles de mon corps, sans pudeur.

Le bouillon, froid maintenant, est gras d’une viande. Du porc ?

Ce monde de plus en plus peuplé, souple et lumineux, grandit avec moi et prend sa force. J’écris pour vous, que j’aime avec tendresse et qui ne voyez pas – ni ne savez même – où je suis. Est-ce que vous imaginez les trois petites jeunes femmes ?

Après un long temps ensemble dans le sauna, on en est presque à se montrer nos différences, nos similitudes. Et j’aurais beaucoup de questions à leur poser : où part le sang de leurs règles ? Comment on fait l’amour et comment on accouche ici ?
Sans prévenir, un mari entre dans le sauna. Il crie, autoritaire : il faudrait peut-être qu’elles songent à se magner ! Stoïques, les yeux baissés mais le coin des lèvres rieur, elles attendent que l’orage passe. Le mari sort. Mais un autre prend la relève. Alors là-dedans, ça vient ? Là, elles se concertent du regard et s’affolent.
Elles finissent par le suivre. À travers la vitre embuée, je devine qu’elles entreprennent de se rhabiller. Trop curieuse, je sors aussi. Gelées dans le vent, houspillées par les maris qui les attendent en bas sur leurs scooters, elles enfilent d’abord une pièce de tissu bleu-noir, qui cache leurs seins, maintenue par une bandoulière de fils tressés. Par-dessus vient une veste boutonnée très ajustée, ornée de broderies compliquées et multicolores. Une jupe très courte, plissée. En dernier vient la coiffure. Un premier diadème de tissu orné de pièces de monnaie et de cupules chromées terminé par deux longs liens, un de chaque côté de la tête, dans lesquels elles enroulent leurs cheveux séparés sur l’arrière comme pour faire des nattes. Puis une autre pièce de tissu compliquée, très ornée de métaux et de broderies. Placée par-dessus, elle cache la chevelure entière et forme derrière la tête un disque vertical.
Je les regarde se dépêcher, ébahie du savoir-faire pour se parer. Moi, avec ma serviette fluo en paréo, humide dans le vent, je bois le thé froid et rouge offert par la maison. Les femmes me sourient. Leurs hommes me matent d’en bas et se marrent. Elles les rejoignent en courant. Je retourne dans la buée, comme on sort d’un rêve.

Nuit
Chambre de pension chinoise habitée par des travailleurs chinois bruyants, accros à l’Internet – pour discuter avec leurs familles chinoises via la webcam chinoise – et aux putes chinoises que j’entends glousser à travers la cloison (chinoise).

Une centaine des châtaignes d’un demi centimètre de diamètre comme dîner, allongée sur le lit.