19 février


Udom Xai
Matin

Le jour des règles, cette fois, vraiment. Du sang dans les draps, entre les
cuisses. Foncé, épais. Rêves longs, peuplés de gens nouveaux que j’oublie
au réveil. Un homme jeune avec des chicots noirs, que j’aimais
simplement.

Tristesse ce matin en m’occupant de mon corps. Masser, laver, oindre,
habiller soigneusement avec le tee-shirt propre. Me revient à voix haute
cette phrase de Christoph, avec son accent et ses tournures de phrases
délicieux :
– Ce sont les personnes faibles qui peuvent faire du mal aux enfants.
Il m’a prise dans ses bras, comme j’avais besoin d’être consolée. Un bon
souvenir, celui d’être avec lui un peu à côté des choses, du monde, comme
protégée derrière une vitre.

Temps gris et humide, mais pas très froid. Un temps à monter au vat, faire
un vœu et remercier. Un temps à marcher en suivant la rivière.



Après-midi
Des camions déversent un dégueulis de marchandises qui sentent le
caoutchouc au nouveau talat en béton, immense, peuplé de vendeurs
chinois et de plastique, sans clients. J’explore ça en cherchant à acheter des
fruits. Sous une halle, toutes les marchandes de légumes sont assises en
rang, tournées dans la même direction, vers un écran fixé en hauteur qui
diffuse la télé chinoise. Quelques produits frais, tous importés –
parfaitement calibrés et exotiques : batavias, pommes, oignons.

Quelques heures plus tard, je me balade sur les sentiers informels tracés
entre les maisons, ceux qui structurent la ville en y établissant des règles de
circulation invisibles. Près d’une école, une dame vend des sachets de
bananes chips. Je lui en achète un stock. Comme elle me voit partir sur un
sentier :
– Talat ! Talat !
Et elle m’indique la direction opposée au marché que je connais. Bon. Je
ne dois pas comprendre ce qu’elle dit. Mais pourquoi ne pas aller par là ?
Je suis les méandres de la piste la plus creusée, dans la poussière. Ils
conduisent à un ponton en bambou qui surplombe un étang. Dessus, un
enfant accroupi pêche des nénuphars. Au bout du ponton, un passage entre
deux maisons et, tout d’un coup, le marché ! Le vrai, celui à la nourriture
variée, avec les voix douces, les aliments inconnus en petits tas, le
pépiement des femmes et le son froissé des sacs en plastique qu’on
accroche au bout de bâtons pour chasser les mouches.
J’y mange une soupe de tofu au sang.

Soir
Au coucher du soleil, en haut de la colline du stupa, Noy le moine novice
m’explique à quoi servent les maisons miniatures qu’on voit autour des
monastères. Elles sont habitées par les esprits des ancêtres, qui peuvent y
vivre pour l’éternité – ou jusqu’à ce qu’ils en aient marre, je n’ai pas bien
compris. Pendant qu’on discute, un groupe de gens hilares monte au vat en
portant une sorte d’arbre dont les feuilles sont remplacées par des billets de
banque.
– Qu’est-ce qu’ils fabriquent ?
– La nuit prochaine, c’est la troisième pleine lune de l’année, makha busa.
Alors après-demain, c’est la fête ! On célébrera les paroles de Bouddha à
ses disciples, avec des cadeaux pour les morts et des prières. En même
temps, on fêtera l’anniversaire du stupa. Et le soir, on fera une procession
avec des bougies.
– Mais qu’est-ce que c’est, cet arbre qu’ils portent ?
– C’est des cadeaux. Tout ce qui est suspendu dans l’arbre, c’est des
cadeaux : de l’argent, des crayons, des gâteaux... C’est une fête
importante. Tu devrais rester ici, avec nous.

Oui, je vais rester.