6 février

Marseille
Claire est empêchée d’accéder au quai pour l’au-revoir.
Le vigile rebeu, sous-traité à la SNCF par un prestataire, agressif :

– Arrêtez de râler, madame ! Tous ceux que je connais qui ont quitté la France, ils sont vite revenus !
– De quoi je me mêle, monsieur ? Je ne vous parle pas.

J’avance vers le wagon. Quand je me retourne, Claire est devenue une forme oblongue et noire, floue, qui me fait signe de loin.

Marseille défile.

Paris
Le rythme. Pas d’arrêt dans le mouvement. Pas d’humanité dans l’espace commun.

J’erre de fatigue dans une rue que je connais probablement mais dont je ne me souviens pas. Je cherche des fruits, des fruits pas en plastique, des fruits mûrs. Introuvables.
Achat du réveil dans une quincaillerie bien française. Tapissée de tiroirs du sol au plafond, sur lesquels sont fixés des échantillons de leur contenu. Le vendeur – blouse grise, grosses lunettes, peau gluante – jette un regard affligé à mon sac à dos, et trouve subitement urgent de brasser la paperasse qui est sur son comptoir pendant dix bonnes minutes. Je ne pensais pas avoir l’air pouilleux à ce point dès le premier jour du voyage. Quand il se décide à s’occuper de moi, il ne m’explique surtout pas la différence entre les six réveils du tiroir, ni ne m’indique les prix. J’en prends un au hasard. De toute façon, ils sont tous fabriqués en Chine. Quand je sors du magasin, je m’assieds sur le trottoir pour régler l’heure. Les chiffres s’effacent aussitôt. Puis c’est à nouveau le 0:00 qui clignote. Bon.

Encore toute une après-midi à errer en France. Finalement, après une longue marche, j’atterris au Sentier, désert et venteux.
Halte à l’Empire café – à quoi ils pensaient quand ils ont choisi le nom ? Je déploie mon campement sur un petit mètre carré en m’attendant à me faire sermonner par la serveuse. On est à Paris, madame ! Mais, coup de bol, la machine à café est en panne, des livreurs armés de diables sur lesquels sont empilés des fûts de bière squattent la salle, on sort les poubelles de la cave, puis, soudain, panne d’électricité ! Dans un tel boxon, je passe complètement inaperçue.
Derrière moi, près de la vitrine, un homme seul à l’air épuisé commande une coupe de champagne.

– Pourquoi un homme seul à l’air épuisé boit-il une coupe de champagne en plein milieu de l’après-midi ? 
– Je suis content, avec RESF, on vient de gagner une bataille. Par les temps qui courent, ça se fête !

Il dit d’ailleurs présenter ce soir Amères victoires, un film sur le Réseau éducation sans frontières qu’il a réalisé l’an dernier. Et justement, il a besoin de quelqu’un qui jouerait le rôle de l’auditoire, pour s’entraîner à parler en public. Après une bonne heure passée à nous contorsionner sur nos chaises qui se tournent le dos, moi menant l’interview et lui répondant en bon élève, il commence à s’intéresser à moi. Rester modeste et attentive, l’intelligence docile à la disposition d’autrui comme je sais faire, finit toujours par me donner des airs mystérieux. Je coupe court en disant avoir faim et devoir aller manger quelque chose avant de prendre le RER vers l’aéroport. Je remballe mon barda.

Hier, j’ai passé quelques heures dans les magasins de pacotille de Belsunce. Je voulais acheter une alliance avant de partir. Christoph cherchant à cet acte une logique qui me plairait :

– Tu t’allies à toi-même.
Exactement, oui. En rendant manifeste que je ne suis pas disponible aux hommes, je me replie en moi pour ce voyage. C’est un départ pour sceller un pacte intérieur. Pour assumer ma force et mon désir du monde. Et tant pis si je suis une femme ! Tant pis si le monde n’est toujours pas prêt à accueillir les voyageuses. Je ne peux plus attendre l’homme qui m’aiderait.


Laisser derrière moi la communication dématérialisée. Laisser Internet, le téléphone, les ondes. Voyager avec le corps. Me concentrer sur ses états.