8 février

Bangkok/Matin
Ce matin, réveillée à 4 heures. Debout dans la nuit, j’ai mangé consciencieusement une vingtaine de pruneaux en regardant par la fenêtre. Progressivement, les cris des bêtes du parc en face de la guesthouse se sont réveillés. Comme dans la jungle, sauvages, en plein Bangkok. La lumière grise est apparue.
La fraîcheur de l’aube n’existe pas. L’intérieur du corps liquéfié, contenu seulement par la peau comme un grand sac informe. La chaleur fait pression par l’extérieur sur le cou, le visage, la peau. Par l’intérieur, la nourriture pousse les organes vers les bords. En réalité, c’est aussi l’extérieur qui est dedans – estomac, intestins, poumons, autant de sacs et de tuyaux – : je suis traversée par lui. Être un tunnel, un passage. Le monde voyage en moi.
Je me suis recouchée quand la vie se réveillait.

En fin d’après-midi, je saute dans un bus, n’importe lequel, pour aller n’importe où. Rempli de lycéennes en uniforme. Je suis une géante dans ce monde de poupées. Le bus roule très vite et aborde les courbes comme angles droits. J’avais déjà remarqué ça il y a quelques années : à Bangkok, on ne rigole pas avec les transports en commun. Je finis par m’asseoir à côté d’une très jeune fille qui me sourit. Arrive la contrôleuse – avec à la main cette étrange boîte en fer pleine de pièces qu’elle secoue de haut en bas comme un bâton de pluie et qui produit des tickets. Il faut que je dise où je vais.
– Je ne sais pas où je vais.
La femme n’entend pas ne serait-ce qu’essayer de me comprendre et me renvoie à la jeune fille assise près de moi pour l’interprétariat :

– Il faut savoir où on va.

– Je ne sais pas, je voudrais juste traverser la ville.
– Non, non.
– Si ! Donnez-moi un ticket pour le terminus. Dis-lui de me donner un ticket pour le terminus.
– Non, non. Pour voir la ville, tu dois descendre là. C’est ici.

Elle me pousse doucement de mon siège. Je me tourne vers la dame aux tickets qui cache la boîte en fer dans son dos et me montre la porte. Je fais non de la tête. Le bus entier s’esclaffe. On s’arrête. La jeune fille :

– Tu dois descendre maintenant.

– Non, non.

Mais je suis déjà sur le trottoir, dans le tourbillon de la circulation.
J’avance à l’oreille, en cherchant à semer le bruit des voitures dans le labyrinthe des quartiers. Je m’enfonce dans les rues de plus en plus petites. Marcher, là, quelque part dans le monde.
Une ville enchevêtrée, en bois foncé par les siècles. Une ville précaire donc souple, toujours renouvelée, bricolée en fonction des besoins et des moyens. Un espace partagé impossible à cartographier ailleurs que dans la mémoire, où ce qui semble aléatoire au regard étranger est parfaitement organisé selon la logique de l’usage.
Deux fois, des hommes, postés comme des guetteurs, veulent m’intimider pour m’empêcher d’accéder à des ruelles secrètes entre les maisons sur l’eau, au bord de la Chao Phraya. Ils se mettent en travers du passage, l’air viril, bras croisés et yeux rétrécis pour paraître méchants, et affirment qu’aller plus loin ne sert à rien :
– C’est une impasse.
Je ne les crois pas. Il ne peut pas y avoir d’impasse dans une ville pareille. Les deux fois, je convoque Charli à la rescousse.

– Viens avec moi Charli, ensemble, c’est sûr, on passe.
Et j’insiste malgré la peur, en poussant avec mon corps têtu pour faire un chemin.


– Aide-moi Charli, s’il y a de l’homme en moi, je passe.
Les deux fois, le gardien s’écarte. Les deux fois ce n’est pas une impasse.

Une vie profuse se dévoile. L’intérieur des maisons, portes grandes ouvertes, n’est pas coupé de l’extérieur qui, couvert par des tôles allant d’un toit à l’autre, est en fait aussi un intérieur partagé par tout le voisinage. Les gens au repos, affalés sur des nattes, par terre sur le ciment de l’allée, dans des hamacs, sur une poutre... À cette heure-ci, toute surface plane et à l’ombre se réquisitionne pour la sieste. Vacuité dans la chaleur. Quelques groupes de femmes cuisinent des soupes dans les allées : bruits mats du couteau sur le bois, grands woks aux odeurs d’épices, rires doux qui, au lieu de réveiller les dormeurs, les bercent. De très petits enfants zigzaguent à quatre pattes, résistant au sommeil. Je ne fais pas de bruit, je ne demande rien, je glisse. On ne me regarde pas. Une ombre qui traverse le quotidien.
Cette ville commune et patinée disparaît au grand galop de la croissance. Hectare après hectare, inexorablement, elle est ensevelie sous le béton. Des quartiers désintégrés, comme si les tours de cinquante étages tombaient du ciel. Écrasées, les bicoques en bois précieux, patiemment organisées entre elles avec courettes, bouts de jardin, maisons pour les esprits, allées sinueuses au bord des canaux. Soufflée en poussière comme dans une explosion : la vie.
Détruire et construire semble une fuite effrénée si on n’est pas d’ici, quand ce n’est peut-être que partie d’un cycle. Poussera-t-il dans trois siècles sur les ruines des gratte-ciels une nouvelle champignonnière de bicoques en bois ?


Sur la Chao Phraya passent les touristes – en couple, deux par deux dans les embarcations, désorientés par le bruit des moteurs, la rapidité, l’adresse des chauffeurs à les balader, ils n’en oublient pas pour autant de se photographier. L’homme tend devant lui un bras armé de l’appareil numérique et passe l’autre autour des épaules de sa compagne. Ils rapprochent leurs têtes, figent un sourire aux dents blanches, et clic. En arrière-plan, leurs amis verront sur la photo le visage usé et suant du gondolier – pêcheur reconverti – qui grimace dans le soleil, et n’a finalement pas l’air aussi heureux qu’on l’avait cru, aveuglé qu’on était par le folklore de la barque multicolore à la proue ornée de colliers de fleurs fraîches.
Nous, de pays à scrupules chrétiens, arc-boutés sur des principes vidés de leur sens, venons ici acheter la fraîcheur d’un endroit du monde où l’ordre social est si différent du nôtre qu’on ne le voit pas. Et le peu de valeur accordée à l’individu, à son travail, à son corps même, fait notre plaisir. Contre trois fois rien on peut obtenir n’importe quel service des gens pauvres. Et dans les environs de Kaossan Road, des centaines d’hommes blancs de plus de quarante ans, immanquablement gras, seuls, et ennuyeux, se font escorter par des putes qui n’ont souvent pas plus de quinze ans. Ils achètent leurs services pour plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, et en font leurs petites femmes. Ils les invitent au restaurant, se promènent avec elles, leur payent des fringues. Les filles s’y prêtent, dociles mais renfrognées. Leur sexe n’est qu’une entrée de plus pour l’argent de l’occident en short et crème solaire qui vient irriguer la Thaïlande.


Soir/Kaossan Road
Qui, en rentrant de voyage, raconte à ses amis les grandes angoisses qu’a provoquées en lui l’observation de la qualité (ou de l’absence) de ses excréments ?
Le déplacement est une transformation du corps. Comment savoir combien de temps prendra l’adaptation ? À mon premier voyage au Laos, il avait fallu attendre une dizaine de jours pour que mon tube digestif recommence son travail, et, le temps passant, les phantasmes terrifiants d’occlusion intestinale étaient de plus en plus difficiles à juguler. Ce coup-ci, j’avais décidé avant le départ de ne pas m’aventurer hors des sentiers battus avant que mon organisme se soit adapté à la chaleur, aux six heures de décalage, à la nourriture…
Je m’apprêtais à passer beaucoup de temps à ne rien faire, en attendant d’être tout à fait là. Mais, dès midi, j’ai commencé à me délester avec délice des restes de mes repas français d’avant-hier dans les toilettes de Bangkok.

Le vendeur annonce :

– Cent cinquante baths.
Je ricane.

Il se met à rire aussi.

– C’est cher pour un sac volé que je vais me faire voler à mon tour !
Négociation. Ses collègues le soutiennent : il ne descendra pas au-dessous de 80.


– À 50, je le prends.
Il se détourne. Je n’existe plus. Bon. Je marche cent mètres. Dommage ! En plus j’aurais pu avoir la petite banane grise toute décousue pour remplacer la mienne qui déteint sur la peau et les dollars avec la transpiration.

Je reviens sur mes pas.

– Cinquante baths + mon sac, là. OK ?
Il regarde le sac.


– Avec tout ce qu’il y a dedans ?
On rit. Marché conclu. Je transfère mes affaires d’un sac à l’autre sur l’étal. Il guette avec curiosité les objets que je sors. Mais tout est bien emballé, inidentifiable : enregistreur, casque, micro, appareil photo, travelers, dollars…

Plus tard, je retournerai chez ces couturières que j’avais repérées. Pour vingt baths, elles me répareront la banane, dans le silence féminin de leur minuscule atelier.

Je regarde les blancs passer. Mon antipathie pour les voyageurs est proportionnelle à la taille de leurs bagages. Une sorte de pitié, aussi, pour toute cette chair occidentale, féminine et inconsciemment obscène, exhibée par les shorts et les mini-débardeurs.
Un groupe de Français fatigués rentre à la guesthouse. Comme un gang, ils portent tous le même tee-shirt : « Je suis à louer. » Sur le corps d’une meute d’hommes blancs, la phrase a quelque chose d’une gifle.
Deux Néo-zélandais ivres passent. Je leur demande une cigarette. L’un regarde le carnet :

– Début du journal, début du voyage !
Je ris de sa perspicacité inattendue.

C’est un bon moment pour aller me coucher.