9 février




Avion Bangkok-Luang Prabang 
C’est vraiment très haut, très vrombissant, très tremblant et très vieux,

comme véhicule. Pas possible qu’il tienne en l’air, il doit y avoir un
trucage !







Après-midi/Luang Prabang 
En arrivant à l’aéroport, j’ai essayé de recruter des touristes pour partager

un touktouk vers le centre-ville. Ils se méfiaient un peu de moi.
Finalement, deux Anglaises consentent. Mais dès qu’on sort de l’aéroport,
quelque chose cloche. Il y a devant le bâtiment un comptoir et des chaises
en rang d’oignon. Sur les chaises, des chauffeurs de touktouk somnolents.
Tous les voyageurs se précipitent au comptoir. De mon côté, je m’avance
vers un chauffeur, mais il n’a pas du tout l’air intéressé. Pendant ce temps,
mes deux Anglaises se sont approchées du comptoir. Elles en reviennent
avec un ticket chacune.

– C’est quoi ? 


– Un ticket pour le taxi. 
– Il faut un ticket pour prendre un touktouk, maintenant ? 
– Oui. 
– Combien ça coûte ? 
– Cinq dollars par personne. 
– Cinq dollars ! Mais ils sont tombés sur la tête ! 

Comme je parle fort en rigolant de ce racket organisé, les Anglaises

rougissent un peu et se détournent.

– Bon, je vais marcher, alors ! 
Je n’ai que sept kilos sur le dos, ce n’est pas un problème, et puis il ne fait

pas trop chaud. Je quitte le préau de l’aéroport, traverse la cour et franchis
la grille. Juste là, un chauffeur de taxi dort dans un hamac installé à
l’arrière de son triporteur. Quand il me voit, il se redresse comme un
ressort et manque de tomber du hamac. On rit.

– Bonjour. 


– Bonjour, vous allez où ? 
– Euh, dans le centre. 
– Deux dollars, ok ?

J’embarque, en jetant un regard en arrière pour voir s’il n’y a pas un autre
voyageur à embarquer pour partager la course. Mais non, ils ont tous pris
un ticket. On se met en route. Le vent doux sur la peau, les petites
baraques, les scooters, la ville défile. Dans le rétro, le chauffeur me jette
des œillades. J’ai ce réflexe conditionné et tout à fait déplacé de me méfier
des hommes qui me regardent. Il n’en veut pas à ma féminité, mais à mon
étrangeté.

– Vous allez où ? 


– Je cherche une guesthouse pas cher. 
– Oh, c’est difficile ! Maintenant Luang Prabang est devenue très chère ! 
Quinze dollars la nuit ! 
– Quinze dollars ! C’est pas possible ! 
– Oui, oui ! C’est très cher ! 
– Et vous ne connaissez pas une petite guesthouse en dehors du centre, une 
pas chère ? 
– Oui, oui, j’en connais une. Mais je ne sais pas s’ils ont de la place. On 
va voir.

Il s’engage dans une petite allée en direction de la rivière et me laisse
devant une maison tranquille, avec un beau jardin dans lequel deux jeunes
femmes lavent les draps. À côté d’elles, assises sur des tabourets bas, deux
femmes plus âgées préparent une salade de papaye dans un mortier.

– Vous avez une chambre ? 


– Combien de personnes ? 
– Une. 
– ... On a des chambres à douze dollars. 
– Douze dollars, c’est trop cher pour moi. Je suis seule... 
– Bon, alors cinq dollars.

Elle me sourit. Je lui souris. C’est tellement agréable de négocier dans ces
conditions.
La chambre a une fenêtre qui donne sur la rivière. On entend les cris des
enfants excités qui se baignent dans les rapides. Pendant que j’accroche la
moustiquaire, des sanglots me secouent doucement. Ça y est, je suis là. Je
suis revenue. Je suis encore vivante, j’ai tout traversé. Je suis là avec ma
force et ma douceur.

Manger au même endroit qu’il y a quatre ans, près du Mékong, comme
pour vérifier que c’est le même lieu, et moi la même personne.
Le même jeune serveur. Son anglais et mon lao toujours aussi mauvais. Il a
maintenant sa propre guesthouse à côté de celle de sa mère. Il m’apprend
quelques mots que je note dans mon carnet. On parle tourisme.

– Patrimoine mondial de l’Unesco ! Beaucoup, beaucoup de touristes, 


maintenant !

Il rigole. Alors moi aussi.